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Tajan  

VENTE AUX ENCHÈRES TAJAN
 
 

PARIS - VENDREDI 15 DÉCEMBRE 2000
 
 

Collection PRUVOST (Première partie)
 
 

LETTRES ET MANUSCRITS AUTOGRAPHES
 
 

Littérature - Musique - Sciences - Beaux-Arts
 
 

EXPERT

Renato SAGGIORI
 
 

L'AUTOGRAPHE S.A.

1, rue des Barrières

CH-1240 GENEVE - Suisse

Tél. (+ 41 - 22) 348 77 55

Fax (+ 41 - 22) 349 86 74
 
 

E-Mail : 106015.313@compuserve.com
 
 

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ATTENTION : Les prix d'estimation sont en FRANCS FRANÇAIS (Frais en sus du prix d'adjudication : 10,764 %)

La facturation des pièces adjugées sera faite par l'Etude du Commissaire-priseur. Celui-ci se chargera de recevoir les paiements et d'effectuer les envois des lots.

Pour les conditions générales de vente, se référer au catalogue illustré (qui pourra vous être envoyé sur votre demande).
 
 
 



 
 
 

COLLECTION Pierre PRUVOST
 
 

Première partie







1. AGOULT, Marie de Flavigny, Comtesse d' (1805-1876)Femme de lettres. De sa liaison avec Liszt, elle eut trois enfants, dont Cosima qui épousa Wagner - L.A.S. de son initiale "M", 4 pp. in-4, datée "Lundi midi, 19 Sept. '64". 5 000/6 000 F

Extraordinaire missive politico-littéraire adressée au célèbre révolutionnaire italien Giuseppe MAZZINI (1805-1872), principal inspirateur et précurseur de MARX et ENGELS.

Marie d'Agoult, en dépit de ses solides convictions républicaines, sinon révolutionnaires, émet sur les Slaves un avis pour le moins étonnant, qui serait aujourd'hui qualifié de raciste. Avec cent ans d'avance et une certaine prémonition, lorsqu'on considère les errements actuels de la Russie, elle écrit au russophile MAZZINI : "Vous croyez aux Slaves ? que Dieu vous assiste ! C'est un signe de détresse. Quand je croirai aux Slaves je croirai à la fin du monde. La nature les a doués d'une entière incapacité philosophique et politique... J'ai été liée avec le plus doué entre les Slaves, un poète véritable, MICHIEWICZ. Il avait pour moi de l'amitié... J'ai suivi en 1846 (?) le cours qu'il faisait au collège de France. Il y parlait de Napoléon-Messie, de Waterloo-Golgotha, & &. Les femmes se pâmaient. Je vis à la dernière leçon des scènes de convulsionnaires. - Je n'aime pas les prédictions (Slaves, St Simoniennes ou Jésuites) qui font tomber les femmes en extase. Je ne me suis jamais évanouie. J'aime qu'on reste debout, en pleine possession de sa pensée et de sa volonté. Je ne crois qu'aux deux grandes races latine et germanique...".

Elle reconnaît que son correspondant n'est nullement "... un républicain bourgeois !... Je sais ce que vous avez fait, ce que vous êtes pour les ouvriers... Pourquoi je ne vous ai pas envoyé le Voyage en Italie ? Parce que, entre mes ouvrages, c'est celui où vous trouverez le plus de sujets de dissentiments ; et... je voudrais qu'il n'y eût entre nous que des paroles de paix...". Elle lui envoie son livre, le suppliant de le "... lire entre les lignes... Cependant, il faut que je vous le confesse, je ne suis point mazzinienne...", etc. Et Marie d'Agoult d'en expliquer les raisons.

Il est ensuite longuement question d'articles, de sa collaboration à une "encyclopédie du XIXème Siècle" pour laquelle elle doit écrire l'étude "Révolution Moderne", etc.

Entre 1864 et 1872, année de sa mort, Mazzini n'adressa pas moins de quarante-six lettres à Marie d'Agoult, dont quatorze la première année déjà.
 
 
 
 

2. APOLLINAIRE, Wilhelm de Kostrowitzky, dit Guillaume (1880-1918) Poète français d'origine italienne - L.A.S., 2 pp. in-12 face à face ; "10 r. Lafontaine" (Paris, vers 1911/1912). 3 000/3 500 F

Curieux message au style par moment télégraphique et à l'écriture plutôt désordonnée, rédigé au dos d'une feuille de la revue "Le Festin d'Esope" qu'Apollinaire avait animée en 1903/1904. Adressée au peintre paysagiste Gustave MADELAIN (1867-1944), artiste ayant exposé à Paris dès 1907, cette missive semble avoir pour but de l'aider à retrouver une jeune femme dont l'écrivain a oublié l'adresse : "Cercle des pommes de terre, rue de Courcelles entre rue de Lisbonne et Bd de Courcelles Côté gauche en venant du Bd de Courcelles. Le pseudonyme ? impossible de retrouver le catalogue sur lequel il était écrit. En tout cas, rue de Villaret-Joyeuse 3 ou 5... Petit nom Madeleine, autre nom, pas très éloigné du vôtre... Habitait au rez-de-chaussée sur la rue à droite en entrant - Y habite sans doute encore...".

Le poète invite son ami à venir le voir au siège du journal L'Intransigeant - dont il fut le collaborateur entre 1909 et 1914. "... Quand vous voudrez. J'y suis maintenant tous les jours à onze heures...".
 
 

3. APOLLINAIRE Guillaume - L.A.S. "Gui", avec POÈME , 4 pp. petit in-4 ; "13 Août 1915". 20 000/25 000 F

"Superbe petit Lou, Décidément tu vogues vers le Sud... Lou, mon pauvre amour chéri que deviens-tu...". Ainsi commence cette merveilleuse et rare lettre d'Apollinaire à Louise de COLIGNY-CHÂTILLON, amie rencontrée à Nice en septembre 1914, lettre suivie d'un poème intitulé "3e Fable" (suite des deux fables envoyées la veille) :

"Le ptit Lou s'ébattait dans un joli parterre

Où poussait la fleur rare et d'autres fleurs itou

Et Lou cueillait les fleurs qui se laissaient bien faire

Mais distraite pourtant elle en semait partout

Et perdait ce qu'elle aime

Morale

On est bête quand on sème."

Le Poète a appris qu'on avait dit des vers de lui à la Maison de Balzac. Aussi, croit-il qu'en ce moment "... tout va merveilleusement pour nous, malgré l'histoire des Russes, dont faut pas se frapper. Ils ont reculé mais tué beaucoup de Boches. Ceux-ci n'ont qu'à venir ici, ils verront...".

Apollinaire critique le nouveau casque : "... Au point de vue artistique, le nouveau casque me paraît une erreur et le point de vue artistique a sa valeur. Sous leur nouveau casque beaucoup de fantassins évoquent l'idée de Tartarin allant chasser en Afrique. On s'est sans doute encore adressé à quelque artiste sans talent selon la vieille habitude officielle... Par quelle aberration peut-on trouver cela bien, aucun dessin, aucune fantaisie, c'est lamentable. L'art est haut cependant en France actuellement et le goût général y est d'une bassesse infinie. C'est inimaginable... A Athènes le peuple avait un goût sûr, jusqu'au XVIIIe et même jusque vers 1830 il en était de même en France, depuis ce temps on a dissocié l'art et le goût est vraiment pénible à constater. On pourrait profiter du grand frisson de la guerre pour raviver le sentiment de l'art. La matière ne manque pas. Ce qui manque, c'est aujourd'hui un véritable sentiment artistique. Et les petites gens ne demanderaient pas mieux que d'adorer la beauté, mais dès qu'elle paraît elle a tant d'ennemis qu'elle préfère se cacher...".

 L'écrivain espère pouvoir tenir sa promesse en envoyant à son amie, "... dès que tu seras stable...", l'exemplaire de son dernier livre Case d'Armons. Celui-ci, aujourd'hui rarissime, avait été "tiré à l'autocopiste" à 25 exemplaires, à l'encre violette sur papier quadrillé, le tirage ayant été effectué à la batterie de tir - où se trouvait alors le Poète - devant l'ennemi, par les sous-officiers Bodard et Berthier, le 17 juin 1915. Les poèmes imprimés dans la Case seront repris dans Calligrammes, publié en 1918.

 Document extraordinaire, témoignant d'un amour qui n'aura duré qu'une dizaine de jours (en déc. 1914) pour ce qui est de la passion et de la "fête de la chair", mais qui exalta le Poète dans sa fierté conquérante à un degré peut-être encore jamais atteint.

La "3e Fable" est le LXIX des "Poèmes à Lou". Lettre publiée sous le n° 201 dans Lettres à Lou dont l'édition de 1955 fut détruite après tirage ; quelques exemplaires seulement ont échappé à cette destruction.
 
 
 
 

4. ARAGON Louis (1897-1982) Ecrivain. D'abord dadaïste, puis surréaliste, il vint ensuite à une écriture plus traditionnelle. Communiste dès 1927, il s'engagea dans la Résistance - Manuscrit autographe, 8 pp. in-4 ; [Paris, 7/10 juin 1968]. Pièce jointe. 5 000/6 000 F

Etonnant pamphlet sur le Général DE GAULLE ! Texte original, avec ratures et corrections, du discours que l'écrivain prononça le 10 juin 1968 au Palais des Sports à Paris, où se tenait, quelques jours après les événements de MAI 1968, le meeting du Parti communiste français pour l'ouverture de la campagne électorale.

"L'entreprise totalitaire du Général de Gaulle était depuis longtemps manifeste... dans ce pays où... aucune loi n'était plus débattue que pour la forme...", affirme Aragon qui n'hésite pas à comparer les dernières actions du Président français à celles de Mussolini et des chemises noires en Italie ! "... L'entreprise totalitaire du Général de Gaulle - poursuit-il - se trouvait ces jours-ci... en danger... [à cause de cette] Chambre introuvable qui ne donnait que dix voix de majorité au Chef de l'Etat..." ; ce dernier a eu "... le temps pendant ce joli mois de Mai, malgré ses petits voyages en Roumanie ou chez le Général Massu, toujours pour le bien des ouvriers et des étudiants, de regarder son peuple en face...", etc. Puis, plus loin : "... Camarades, les mots ne suffisent pas, même insultants... à modifier la réalité. Il ne suffit pas d'appeler chie-en-lit une jeunesse pour en régler les problèmes... D'où se tient cet homme..., il ne voit plus que lui-même... s'étourdit des paroles de lui-même. Etudiants, paysans, ouvriers, hommes et femmes de l'art ou de la science, tout cela n'est plus rien pour lui...". De Gaulle ne fait selon Aragon qu' "... escamoter les données du problème... il fait jeter les grenades lacrymogènes... il amène aux portes de Paris la Légion étrangère, ce qu'il en reste au moins après l'Algérie et le Petit Clamart...", etc.
 
 

L'écrivain termine ce long discours en proposant d'opposer à "... l'entreprise totalitaire du gaullisme... la revendication d'un gouvernement populaire...", etc.

Joint : texte imprimé (4 pp. in-4) de ce célèbre discours qu'Aragon fit paraître peu après sous le titre "Le Général de Division", où nous n'avons constaté aucun changement significatif par rapport au présent manuscrit qui semble pourtant avoir été écrit d'un seul jet, peu après les événements de Mai 68 et les discours que Charles de Gaulle prononça les 30 mai et 7 juin suivants.
 
 

5. BALZAC, Honoré de (1799-1850) Ecrivain, maître du roman dit "réaliste" - L.A.S. "Honoré de B.", 2/3 p. in-8. 7 000/8 000 F

C'est probablement au début des années 1840 que Balzac adresse cette missive au dessinateur Alphonse LAURENT-JAN (1808-1877), homme d'esprit et ami dévoué de l'écrivain.

"Mon cher Laurent, j'ai pris rendez-vous avec Perrée chez toi Dimanche 19... ; ainsi cela chauffé, dis-le au petit, pour qu'il se tienne prêt... en cas d'arrangement ; j'ai reçu une lettre, polie d'ailleurs, de Perrée...", etc.

Louis-Marie PERRÉE (1816-1851) avait succédé à Dutacq le 1er février 1840 comme directeur-gérant du Siècle. Remettant de l'ordre dans les finances du journal, il avait constaté que le compte de Balzac était largement débiteur... Très désireux d'arriver à un arrangement, Perrée avait même accepté de faire des nouvelles avances à l'écrivain. La lettre que nous proposons ici pourrait bien se rapporter à cette période de tractations. Non publiée dans la "Correspondance" (Garnier, 1966).
 
 

6. BARBEY D'AUREVILLY, Jules (1808-1888) Romancier, polémiste virulent et dandy fasciné par l'étrange et le satanique - L.A.S., 1 p. in-8 ; datée "Lundi" (Paris, 1877). Sur papier à en-tête "Never More". 1 500/2 000 F

Il souhaiterait recevoir de son éditeur (Calmann Lévy ?), "... le plutôt possible...", les deux ouvrages suivants : L'Etudiant de Michelet et les Lettres de Sainte-Beuve. "... Je voudrais en rendre compte... au Constitutionnel...".
 
 

7. BARBEY D'AUREVILLY, Jules - L.A.S. de ses initiales ("J. B. d'A."), 3 pp. in-8 à l'encre rouge ; (Paris, vers 1882/1883). Papier à en-tête Never More. 5 000/6 000 F

A son ami, l'écrivain Paul BOURGET, ennemi comme lui d'Emile Zola et des naturalistes. Barbey d'Aurevilly a confié à son jeune confrère le soin de préfacer son livre "Mémoranda". Avec une incroyable franchise, il explique que son projet d'introduction n'est qu'un ramassis de "sornettes offensantes" juste bonnes "... pour les maroufles de ce temps-ci, mais parfaitement indigne[s] de moi... et de vous..." ! Ainsi, "... votre introduction... je l'ai batonnée, sabrée, effacée partout où ma personne physique apparaissait et m'offusquait...". Il ajoute qu'il faudrait trouver une autre entrée en matière et suggère plaisamment et longuement une refonte plutôt qu'une retouche. Et puis, "... vous devez ajouter à ce que vous dites de mon talent qui est une bataille contre ma chienne de destinée et la vengeance de mes rêves... faites comme Michelet, dont c'était la méthode. Récrivez votre introduction de la première ligne à la dernière et vous verrez comme ce repétrissage pour une nouvelle copie donnera d'unité et de force à ce que vous ferez...", etc.

Il précise enfin que son livre "... ne s'appelle pas Memorandum. Il s'appelle Memoranda...". Cet ouvrage sera effectivement édité sous ce titre par Rouveyre et Blond (Paris, 1883).
 
 

8. BAUDELAIRE Charles (1821-1867) Poète français, auteur des Fleurs du mal, entre autres... - Lettre autographe, sous forme de notes, signée de ses initiales, à la suite d'une L.A.S. d'Eugène CRÉPET datée du "3 Juin 1861". Ens. 3 pp. in-8. 15 000/18 000 F

Eugène CRÉPET écrit à Baudelaire et lui envoie les épreuves des notices sur Petrus Borel et sur G. Levavasseur. Il lui demande de changer les cinq premières lignes de cette dernière : "... Il y a là évidemment de quoi le blesser. Vous êtes son ami, évitez cela...". Il réclame les notices sur Hugo et Dupont, veut savoir si Baudelaire a retouché celle sur Barbier et reste sur ses positions quant à l'insertion des notices dans La Revue fantaisiste précédant la publication dans Les Poètes français : "... Je ne mets pas en doute votre intention de me remettre cet à-compte, mais vous pouvez vous trouver entraîné par un besoin d'argent imprévu qui vous ferait changer la destination de la petite somme en question...".

Baudelaire transmet la lettre de Crépet à Poulet-Malassis, en souligne la dernière phrase et ajoute : "... Que répondre à de pareilles sottises et à tous ces manques de parole ? Avant de me laisser emporter jusqu'à lui offrir encore une fois la totalité de ce que j'ai reçu de lui, y compris même les frais de composition, j'ai voulu vous consulter. - C. B.". Puis il ajoute : "Et il ne veut pas me laisser de repos avec tous ses petits papiers ! Et M. Crépet lui-même, bien que je ne doute pas de son intention de me remettre les deux tiers, ne pourrait-il pas être entraîné, etc... ?".

Le Poète, à cette époque, écrivait de son côté à Poulet-Malassis : "Je ne veux plus voir Crépet... Vous ne pouvez pas vous faire une idée des attitudes audacieuses qu'a prises cet homme mou" [Lettre des 20-25 Mai 1861]. Ancienne collection Armand Godoy.
 
 

9. BOUDIN Eugène (1824-1898) Peintre de marines,précurseur de l'impressionnisme - L.A.S., 4 pp. in-8 ; Beaulieu, 5.V.1898. 3 000/3 500 F

Dans cette dernière (?) lettre qu'il adresse peu avant sa mort à son frère Louis, l'illustre peintre décrit avec mélancolie la disparition de ses forces, son incapacité à s'alimenter, etc. "... Je continue à me nourrir de lait, ... je me traîne comme je peux des jambes, mais enfin je tiens debout... à déjeuner... une seule fraise me cause des douleurs intolérables. Voir manger et ne pas oser toucher à la nourriture : un petit supplice de Tantale !!!..." ; cependant, sa passion pour son art est encore très vive, et malgré son "... état de maigreur extrême... j'espère même sortir mes pinceaux un de ces jours. Le pays est beau, mais je ne peux aller bien loin avec mon bagage... Nous n'avons pas une grande chaleur à Beaulieu. C'est une ville de toute formation récente. Il n'y a guère ici que des hôtels, des villas superbes...", etc.

Rentré à Deauville quelques semaines plus tard, Boudin y meurt le 8 août 1898. En son souvenir, son frère Louis légua au musée du Havre un grand nombre de tableaux et d'esquisses provenant de l'atelier de l'artiste.
 
 

10. BRAHMS Johannes (1833-1897) Compositeur allemand. Sa musique classique, et en même temps romantique, déborde d'invention rythmique et mélodique - L.A.S. (initiales), 3 pp. in-8 ; [Vienne, 30.X.1890]. En allemand, traduction jointe. 8 000/10 000 F

A son principal éditeur et grand ami, Fritz SIMROCK (1837-1910), en réponse à une missive que celui-ci lui avait adressée où il s'enquérait sur la personnalité et les qualités d'un jeune musicien tchèque, Anton RÜCKAUF (1855-1903), lequel, sur les conseils de Brahms, avait suivi les enseignements de Nottebohm, puis de Navratil à Vienne.

Bien que sans nouvelles récentes de Rückauf, le compositeur croit pouvoir affirmer que ce jeune musicien "... n'est pas seulement un de nos artistes qui ont le plus de talent (du talent, ici, on en a de toute façon), mais aussi un des plus gentils et honnêtes...". Brahms laisse cependant entrevoir une légère déception, car "... depuis que je me réjouissais à son propos, m'intéressais à lui et sentais de la curiosité quant à la suite... il n'y a pas eu grand chose et à ce qu'il paraît, il se sent très à l'aise en enseignant et en fréquentant les démeures aristocratiques...". Il rejoint donc l'opinion de Hanslick et il y a lieu, selon lui, de savoir "... si les pièces dont il s'agit vous plaisent et vous paraissent appropriées. Ses amis vantent un nouveau Quatuor ou Quintette pour piano...", etc.

Anton RÜCKAUF fut pianiste et conpositeur délicat de Lieder ; durant quelques années, il accompagna au piano des chanteurs, dont le ténor bohème Gustav WALTER.
 
 

11. CARAN D'ACHE, Emmanuel Poiré, dit (1859-1909) Dessinateur humoristique - L.A.S., 1 p. in-8. En-tête illustré. 800/1 000 F

Amusant message d'invitation, tracé de sa belle écriture et agrémenté d'un petit dessin ("N" surmonté d'une couronne impériale) : "Mon cher Djeck (Jack) - Fais-moi le grand plaisir de venir... On dira du mal du prochain, n'est-ce pas ?...".

Bel en-tête illustré couvrant le quart supérieur de la feuille et représentant, en silhouette, une scène de rue reproduite d'après un dessin exécuté à l'encre de chine par Caran d'Ache : couple de promeneurs avec enfant dans une poussette, croisant une diligence remplie de passagers, vieille dame vendant des fleurs.
 
 


C E L I N E

Louis-Ferdinand Destouches, dit

(1894-1961)

Ecrivain brillant et paradoxal, il a révolutionné l'écriture

par l'introduction du language parlé, souvent argotique.

Nous présentons ci-après une importante sélection de lettres, aux contenus hors du commun, que Céline adressa du Danemark - où il s'était réfugié avec Lucette après la guerre - à des rares amis restés fidèles, tels que Jean-Gabriel DARAGNÈS, Charles DESHAYES ou Robert LE VIGAN.


 
 

12. L.A.S., 3 1/2 pp. in-folio ; Copenhague, 3.VI.1947. Enveloppe autographe. 8 000/10 000 F

Première lettre de Céline à Charles DESHAYES où l'écrivain, dans un style percutant, résume avec beaucoup de brio les meilleurs arguments de sa défense dans le procès qui lui était intenté devant la Cour de justice de la Seine.

Céline envoie un document (le factum, rédigé le 6 novembre 1946 et titré "Réponses aux accusations" ?) qui "... n'a rien de bien mystérieux, ni secret. Il est le résultat de 17 mois de cellule... J'ai tenté gauchement, à la mesure de mes misérables forces de m'opposer à une guerre que je jugeais maladroite, désastreuse, imbécile... J'ai tout perdu, pays, sous, santé... On m'a tout pris, je n'ai plus rien sauf 54 ans d'âge et une mutilation de guerre 75 p. 100. On a même tué mon éditeur Denoël !...".

Il considère que la sauvagerie à son encontre a été totale, et bien qu'il ne réclame des sévices contre personne, il est bien forcé de se comparer "... à Montherlant, Chardonne, La Varende, Guitry et cent autres..." qui n'ont pas perdu un cil "... dans cette effroyable aventure ! et moi l'on me traque comme un chien lépreux... D'hôpital à cellule. Je suis le bouc puant des envieux. Drieu, Brasillach avaient au moins, eux, écrit des articles. Moi jamais de ma vie !...".

Et Céline de rappeler qu'il a toujours "... trouvé... la collaboration idiote - une duperie. Je n'en paye pas moins plus cher que tous..." ; ce qui le porte à en conclure "... que le moyen des fureurs partisanes idéologiques est admirable pour se débarasser d'un confrère haï, envié... un pisse au cul... dont on craint la plume comme trente six pestes...".
 
 

13. L.A.S., 4 pp. in-folio ; Copenhague, [14.VI.1947]. Enveloppe autographe. 8 000/10 000 F

La réponse de DESHAYES a profondément touché Céline. Celui-ci le supplie de se conformer parfaitement à la ligne de défense assurée par Maître Nadaud : "... Je ne tiens qu'à un cheveu... Les Danois ne demandent qu'à me renvoyer 17 mois en cellule, 17 ans ! 17 siècles !...". Il se demande si l'état d'esprit est le même dans toute l'Europe : "... Le National Sadisme a remplacé le National Socialisme. C'est une hypocrisie de plus, dans l'histoire des hommes... On ne raisonne pas les délires, surtout les délires français... si l'on part maintenant contre les collaborateurs enchaînés, à 100.000 contre un ! Quelle aubaine !...".

"... Le Français est devenu Mr Risque-rien... Quelle aubaine aussi les traitres comme moi ! De quoi faire vivre cent ratés pendant vingt ans d'échos vénéneux, 100 délateurs, 100 Triolets. Non il faut... se taire... La bête traquée qui bouge, remue, piaule, aggrave son cas...".

 Selon Céline, "... la comédie ignoble continue. Les spectateurs du cirque ont le cul sur leurs coussins et veulent voir la bête écartelée... Tout faux fuyant les fait hurler, ils se trouvent escroqués, ils veulent du sang...". Il n'attend donc qu'une chose, une "... bombe atomique d'une tonne, qui fera sauter le cirque, les culs, les coussins et moi-même si l'on veut...".

Quant à la France, c'est sa "... crise d'autophagie habituelle..." qu'elle fait : "... Fronde, Réforme, 89, 48... dresser la liste des écrivains français qui ont dû fuir la France... Quel palmarès !... C'est un long faire-part. Les français... ne méritent pas leurs écrivains... dont ils tirent pourtant quelle vanité, quelle gloriole ! et quel raffut et quelles statues !...", alors qu'on ne réserve au vivant que "... bucher, poteaux, cellule, misère, infamie diverses...", etc.
 
 

14. L.A.S., 2 pp. in-folio ; Copenhague, 23.VI.1947. Enveloppe autographe. 3 000/3 500 F

Selon Céline, qui se confie ici encore à DESHAYES, tous ses ennuis viennent du "crime littéraire" qu'il a commis en écrivant Le voyage au bout de la nuit (paru en 1932 chez Robert Denoël). "... Au fond voyez-vous... on me pardonnerait tout sauf le Voyage inexpiable... Le monde est impitoyable aux inventeurs... Certains succès se payent de la vie... J'ai tout fait pour me rendre aussi impopulaire que possible... le reste n'est que prétexte, bagatelles... même le prétexte juif archi usé, périmé, qui ne veut plus rien dire..."

Il reconnaît sa bêtise : "... J'ai donné, idiot que je suis, un prétexte admirable aux chacals, aux Aragons et autres... Et puis notre ère est impitoyable. Pitié veut dire cœur... Où gît le cœur du monde ? On parle de 80.000 exécutions [en France] sans jugements... La St Barthélemy est battue. L'idéal ? Tous bourreaux et bourriques, fonctionnaires et motorisés..." !
 
 

15. L.A.S., 4 pp. in-folio ; datée "5 août" [Copenhague, 5.VIII.1947]. Avec enveloppe autographe. 4 000/5 000 F

Enfin élargi (24.VI.1947) après une année et demie d'emprisonnement, Céline fait, dans cette lettre à Charles DESHAYES, une analyse impitoyable de l'affaire "BRASILLACH", l'écrivain collaborationniste fusillé à la Libération.

"... Hélas ! le malheureux est venu trop tôt près du couperet. Moi encore je me (réserve)... Je ne vois pas l'once d'une amnistie en vue...". Il y a, selon Céline, "... une petite suite honteuse à son exécution... La France, journal des collaborateurs de Sigmaringen, - directeurs Mercadier et Luchaire ! - l'ont à ce moment couvert d'ordures, le traitant de lâche, défaitiste... En fait il avait tenté de se dédouaner par quelques palinodies... Articles surprenants sur PROUST, etc.... Le pauvre !...".

Céline trouve que Brasillach a eu tort, le jour de son exécution, "... de serrer les mains du Commissaire du gouvernement. Il devait le traiter d'assassin et lui cracher dans la gueule... Le plus con des veaux est celui qui court après son boucher. Brasillach fut de ce genre là. Enfin on va en faire un saint comme Péguy...", etc.

Quant à lui, il aimerait "... mieux vivre de boites d'allumettes que de toucher un sou pour mes idées. J'ai tout perdu mais je conserve le luxe de mépriser mes adversaires...", lesquels sont sortis gagnants "... à la victoire, moi je n'ai rien gagné à la victoire temporaire allemande et j'ai tout perdu ensuite. A tout vous dire, je hais les victorieux... Tous atteints d'une certaine vérole. Il n'est que d'attendre...", etc.
 
 

16. L.A.S., 1 1/4 pp. in-folio ; Copenhague, 20.VIII.1947. Enveloppe autographe jointe. 2 000/3 000 F

Céline, qui s'adresse ici à son ami Charles DESHAYES, pense à une réédition du Voyage au bout de la nuit dont devrait s'occuper son ancienne et fidèle secrétaire, Marie Canavaggia, "... une admirable nature, un peu timide, une grande finesse, d'immense dévouement et talent...". Un contact doit être pris avec Juten Bey ("indicateur certainement") pour parler de cette réédition.

Il est encore question de Sacha GUITRY ("... Sacha s'en tire, pardi...") et du marchand de tableaux BERNHEIM. Quant à lui, il est le coupable idéal : "... il faut un méchant, un diable. J'ai la peau, le rôle. C'est tout..." !
 
 

17. L.A.S., 1 p. in-folio ; Copenhague, 2.X.1947. Enveloppe autographe. 2 000/3 000 F

A Charles DESHAYES. "... Ce qu'il faut retenir du mot d'Herriot, c'est votre amitié et votre gentillesse...", car "... ce Frimat... est un beau salaud... (l'un des moindres cependant de cette immense collection). Je le soupçonne, ... le fumier, d'avoir monté toute cette comédie pour écoper d'un Voyage [au bout de la nuit] à l'œil, qu'il n'avait pas lu... ces maquereaux sont capables de tout...", etc.
 
 

18. L.A.S., 5 pp. in-folio ; datée "le 18 Avril" [Korsör, 18.IV.1948]. Enveloppe autographe. 10 000/15 000 F

A Charles DESHAYES pour se défendre de l'idée communément acquise qu'il est un antisémite. Céline accord carte blanche pour la publication d'un opuscule qui devrait aider à la compréhension de ses idées et de son livre Bagatelle pour un massacre.

"... Je vous signale... que mes ennemis feignent toujours (en hurlant, en bramant) d'être convaincus de ma manie de massacreur de Juifs ? Bagatelle pour un massacre. Mais foutre, c'est le contre sens !... J'ai demandé à ce que les Juifs ne nous fassent pas massacrer, nous aryens français, ne nous précipitent pas, par hystérie, dans une guerre perdue d'avance, grotesque, désastreuse à coup sûr...".

"... Le Patriote jaloux du sang français c'est moi - et même du sang juif. Guerre veut dire : Buchenwald, Auschwitz, etc... Massacres imbéciles. "Petioteries" - Hiroshimies... etc... une fois le sadisme assassin déchaîné, plus de limites..." et "... les traitres à la France... ce sont les autres, responsables d'une guerre idiote...".

Céline ne nie pas qu'il a pu se tromper, car il n'écrit pas "... d'Evangile. Certes Hitler et sa bande étaient des fous impérialistes, mais les Juifs... Voir la Palestine ! J'ai cru au pacifisme des nazis. Là fut ma connerie... Je n'ai pas voulu tremper dans les comités Franco-allemands... Je n'ai pas voulu être soupçonné de collusion avec les nazis. J'ai eu tort...".

Il reconnaît avoir péché par scrupule d'indépendance : "... 8 jours à Nuremberg, j'aurais compris... Mais que l'on me montre une seule ligne de tous mes écrits où j'ai demandé qu'on touche le cheveu d'un seul Juif et je me suicide ! Quelle joie pour Sartre...". Et Céline, désabusé et amère, de conclure : "... l'espèce française est devenue trop veule, trop lâche, trop serve, pour reconnaître les siens. Sa fainéantise est telle qu'elle préfère qu'on tue ses défenseurs...", etc.

Une des lettres de Céline les plus importantes et des plus signaficatives !
 
 

19. L.A.S. (initiales), 3 1/2 pp. in-folio + manuscrit autographe d'une page ; datée "Le 19" (Korsör, 19.VIII.1948 ?). 6 000/8 000 F

Missive fort intéressante, adressée à Charles DESHAYES, où il dénonce le grand nombre d'"ingrats" ayant tiré profit d'Hitler et où il se défend d'avoir été un antisémite.

Céline approuve l'article préparé par son correspondant en vue d'être publié et suggère même d'y ajouter quelques nouvelles idées : "... il faut créer le petit jeu des Ingrats d'Hitler - puisque la mode est aux listes - amuser les lecteurs à dresser des listes de personnages, ministres, écrivains, journalistes, ambassadeurs... qui pourriraient actuellement... obscurs en qq. sous-préfecture sans le providentiel Hitler !... Mais ne citez aucun nom, laissez ce soin au lecteur...".

"... Vous ferez remarquer que... je n'avais rien à gagner d'un côté ou d'autre... Je voulais la Paix, c'est tout. Je ne demandais rien à personne. Et puis gardez toute votre violence dans votre texte... Procès de sorcière qu'on intente à Céline, qu'on s'en fout de ses écrits antijuifs... ! La Palestine est pleine d'antisémites... Céline n'était pas antisémite, il était profrançais et proanglais. Enfin ce qu'on veut lui faire expier, son crime irrémissible : Le Voyage au bout de la nuit...".

A cette lettre est jointe une feuille manuscrite de Céline, texte fort curieux et sarcastique, où l'écrivain se plaît à imaginer l'institution d'un "... culte de la Fière chandelle qui réunirait tous ceux qui doivent une fière chandelle à Hitler..., aussi bien les constructeurs d'un mur Atlantique... que les gâtés, goulus de la Libération et les vampires de l'Epuration. Il se réuniraient en cavernes ombreuses (comme les premiers chrétiens) pour célébrer les cultes honteux à celui auquel ils doivent leur élévation et leur fortune : Adolphe, le Dieu Secret. Les compagnons de la Fière chandelle, comme il existe les chevaliers du Tastevin...".
 
 

20. L.A.S. (initiales), 2 pp. in-folio ; [Korsör, 15.VI.1949]. 3 000/4 000 F

A Georges GEOFFROY, joailler, ami d'enfance de l'écrivain et... tout frais marié : "... Bravo ! Barbe Bleu sans crime !... Tu vas bien revenir nous voir en voyage de noce ! Mais c'est pas drôle la Baltique ! Attends qu'on file ailleurs !...". Le souhait de Céline serait de quitter Korsör, mais il n'y croit guère : "... Cette amnistie est une farce. Ça fait 9 ans... qu'on a fui devant les salauds de Sartrouville, 9 ans qu'on est traqué, sournoisement, ouvertement, atrocement... Alors encore 1 an ça fera dix ! Tu sais, avec des encore un an on fait facilement un siècle ! Bla bla...".

Il cite l'exemple d'un ancien militant du P.P.F., "... Bécart... un très grand ami de Doriot... Il s'est démerdé. C'est un bon byzantin. Byzance a duré 7 siècles. Il y a eu des parfaitement heureux byzantins... couverts de bijoux... Il faut être intelligent, c'est tout, je suis un misérable con...".

Puis, avant de terminer sa lettre, Céline fait allusion à son activité littéraire : "... Mes efforts de réédition [du Voyage au bout de la nuit, par J. Frémenger] cafouillent. Je n'arriverai jamais à renflouer ma misérable barque !... Trop de poursuites au cul !...".

En décembre 1939, alors que Céline aurait dû s'embarquer comme médecin de bord sur le Chella, l'éperonnage accidentel de ce bâtiment l'avait ramené vers la France où il fut nommé au dispensaire de Sartrouville ; c'est de là qu'il partit - avec son service - en exode jusqu'à La Rochelle et Saint-Jean-d'Angély, pour finir, par étapes successives, à Korsör, neuf années plus tard.
 
 

21. L.A.S. (initiales), 2 pp. in-folio ; datée "le 23" (Korsör, 23.II.1950 ?). 5 000/6 000 F

A son fidèle ami, Jean-Gabriel DARAGNÈS, qui lui avait déjà rendu visite au Danemark.

Deux jours après sa condamnation - "à une année d'emprisonnement et cinquante mille francs d'amende... à la peine de la dégradation nationale... [à] la confiscation de tous ses biens...", etc. - Céline réagit à un article de Madeleine JACOB, chroniqueur judiciaire. "... Ah mon vieux, je suis au courant de ton admirable intervention (au procès ?). Et ton duel avec la hyène Jacob ! Tout cela pour moi... Ils ne pouvaient mieux faire sans désavouer la Résistance. C'était une affaire d'Etat. Tout finit au mieux par un cauchemar !...".

Il souhaiterait pouvoir payer les frais d'un voyage à son avocat parisien, Maître Albert NAUD, qui doit venir le rejoindre "... pour parachever certains papiers - Avons-nous de quoi ? - il faudrait faire casquer Frémenger, cette petite crapule !...", qui avait réédité, en 1949, Voyage au bout de la nuit. Et l'exilé de conclure : "... L'emmerdant c'est d'être tordu de froid et de vertiges ! Ah, pas besoin de simuler !...". Céline fait probablement allusion ici à un encadré, publié le 21 février par le journal L'HUMANITÉ, qui le traitait en quelque sorte de "malade" imaginaire en annonçant son jugement "par contumace".
 
 

22. L.A.S. (initiales), 6 pp. in-folio ; datée "Ce vendredi" ; [Korsör, mai 1950]. 3 500/4 500 F

A Jean-Gabriel DARAGNÈS, concernant ses pénibles conditions de vie à Korsör. "Cher Vieux, ... ces furies alcooliques, jalouses, sont abjectes... Grotesques en plus. Bigre. Quel voisinage... Ici on en chie, on redéménage pour amuser Mimik (l'avocat Mikkelsen) vers la masure que tu connais, pas d'eau, pas de lumière. Voilà 9 ans exactement qu'on arrête pas de bahuter nos loques et nos carcasses. Depuis Sartrouville ! Tu parles qu'on éclate de haine cher vieux - mais motus bien sûr. On est pitres des ploucs !... C'est Fresnes au bout...".

"... Comme on t'aime, cher vieux... Tu est le seul qu'on voudrait voir ici... Si tu voyais ce printemps, glacial, sans parfum, fleurettes pourries... Je crois que j'ai déjà dégueulé mon âme une douzaine de fois... Il y a une civilisation Baltique - Tous russes très fort - Sadiques et fainéants...", etc.

Mikkelsen a été reçu par Gen-Paul ("Popol") et Perrot ; quant à Robert Marteau, il a, affirme Céline, "... admirablement réjoui, gavé Devichen, un autre polichinelle rastaquouère farceur mais dangereux ... pour moi. A ménager infiniment... Horvitz... a disparu... il était sorti un moment du livre de Waleffe quand Paris était un paradis...", etc.
 
 

23. L.A.S. "Louis", 4 pp. in-8 sur papier avion ; "Le 16/8" [Meudon, 16.VIII.1955]. Enveloppe autographe jointe. 6 000/8 000 F

Amnistié par le tribunal militaire le 16 avril 1951, Céline était enfin rentré en France, le 1er juillet suivant, en compagnie de Lucette, leurs chiens et Bébert, le chat, toujours vaillant. Après un court séjour à Nice et à Vence, en septembre il se fixe à Meudon, 25 ter route des Gardes, son dernier domicile, d'où il écrit cette extraordinaire lettre au comédien Robert LE VIGAN (1900-1972), réfugié en Argentine.

C'est le médecin hygiéniste qui parle au début de cette longue missive, prodiguant quelques conseils à son ami lointain, qui avait repris son vrai nom : Robert Coquillaud. "Fiston, fais gaffe, le steak si savoureux qu'il soit n'est que de la charogne... Il convient aux êtres en croissance, pas aux adultes... il tourne les capillaires en tuyaux de pipe. C'est un poison violent pour les hommes au-dessus de 40 piges... La France est aussi boulimique que l'Argentine. Si tu ne veux plus revoir un malade tu n'a qu'à lui parler de régime...".

Mais Céline revient très vite à un argument qui lui tient à cœur : "... La France est morte du juif, des guerres, d'avarice, de gourmandise et d'ivrognerie... Pour nous le régime est obligatoire ! des nouilles !...". Il force Lucette à manger, va lui chercher du jambon et de la crème : "... elle fatigue beaucoup. 2 h. de danse classique équivalent physiologiquement à 6 h. de terrassier... Elle a pour élèves les petites cabotines... petites putains toutes... toutes à autos ! tout le monde a son auto ! même les flics... tout le monde est tout le temps en vacances !...". Sa situation financière est désastreuse, les cours de Lucette ne rapportent presque rien et la médecine lui coûte "... 200 sacs par an - recettes zéro - Si je touchais un fifre, le fisc me foutrait 20 sacs d'impôts en plus par an. Je suis visé. Maudit, c'est maudit. Matière première je suis pour les antisémites. On battra encore du tambour pour le ralliement des persécutés milliardaires sur ma peau de cadavre...".

Vient ensuite une longue et féroce tirade où l'écrivain s'en prend à l'ancien ambassadeur français au Danemark : "... Jamais homme n'a demandé qu'on me fusille avec tant d'acharnement tous les jours pendant 2 années ; il se nomme Charbonnière tout court... pas de, pas noble...", etc. Après avoir rapporté force détails cruels, Céline souligne que tout ce monde-là "... est catholique... fort riche, donc intouchable. L'axe Moscou/Washington est en pleine mise au point : bavants, tétards, satellites ont un bel avenir aussi ! dans les fusées ! dans la lune...".

Le Vigan et Céline s'était connus bien avant la Deuxième Guerre mondiale. Lorsque celle-ci éclata, ils partagèrent quelques mois de l'hiver 1944/45 à Sigmaringen, où une petite communauté de Français s'était formée autour du maréchal Pétain. A la fin des hostilités, le comédien ayant été condamné par contumace pour collaboration, il s'était réfugié en Amérique du Sud alors que les Destouches passaient au Danemark. Les deux amis gardèrent quelques rares contacts épistolaires, comme en témoigne cette lettre.



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24. CHATEAUBRIAND, Fr. René, Vicomte de (1768-1848) Ecrivain et homme politique - L.S., 1 1/2 pp. in-8 ; Vendredi, 25.III.1842. Légère mouillure, petite déchirure touchant un mot. Texte de la main de H. Pilorge, son secrétaire. 4 000/5 000 F

Dans cette intéressante lettre, mélancolique et désabusée, Chateaubriand - qui a près de 75 ans - explique à un ami comment le cours de sa vie fut changé par l'exécution duDuc d'ENGHIEN en 1804. "... Ma lettre à M. l'Abbé de Bonnevie... est du 6 mars 1804 ; elle n'a donc précédé que de quatorze jours la mort du Duc d'Enghien, mort qui changea mes dispositions et tout le cours de ma vie. Je donnai ma démission de Ministre plénipotentiaire dans le Valais le lendemain de cet assassinat. Je n'ai revu Rome qu'en 1828, vingt quatre ans après le crime... A l'époque de mon Ambassade... le Pape Léon XII eut beaucoup d'amitié et de bonté pour moi ; mais il mourut vite... De 1828 à 1842... des souverains et des royaumes ont été emportés... Vieux comme le Temps,... je ne m'occupe plus de rien ; j'ai cessé de croire aux Gouvernements et à la politique, et je me repose en attendant mon dernier jour dans la seule foi du Chrétien...", etc.

Etonnante confession à un Baron, presque une page détachée des Mémoires d'Outre-tombe !
 
 

25. CHÂTELET, Emilie Le Tonnelier de Breteuil, Marquise du (1706-1749) Femme de lettres et de sciences, amie et correspondante de Voltaire - L.A.S. "Breteuil du Chastellet", 1 p. in-8 ; Cirey, 21.VII.1744. Adresse sur la IVe page. 1 000/1 500 F

"A Monsieur... Adenet - Contrôleur du Dixiesme - A Joinville", pour lui annoncer que sa lettre "... au sujet du cheval..." ne semble pas lui être parvenue, "... et j'en suis très aise, car je serois très fâchée de m'en être défait, M. du Chastellet me marquant qu'il veut que je le garde...". Elle ajoute des instuctions afin que l'animal lui soit ramené "... avec son Equipage...", etc. Au dos, message A.S. de M. Adenet répondant à la lettre de Madame du Châtelet.

Depuis la mi-avril 1744, Voltaire était auprès de son amie et protectrice à "Cirey en Champagne" ; c'est là qu'il écrira La Princesse de Navarre avant de revenir à Paris vers la fin du mois de septembre.
 
 

26. COLETTE, Gabrielle Sidonie (1873-1954) Femme de lettres - L.A.S. "Colette de Jouvenel", 2 pp. in-4 obl. ; Paris, vers 1922. Sur papier du journal Le Matin. 1 800 /2 000 F

Ayant gardé "... un si vif souvenir, et si complètement charmé, de la générale de la Figurante...", Colette invite sa créatrice à venir la rejoindre au Matin. La semaine précédente, lors d'un dîner, elle a parlé à Madame Piérat ".. de cette figurante, créée par vous. Voulez-vous... venir me voir... Les soirs de générales, je dîne plus tôt et m'en vais à 7 heures. Chez moi, c'est trop loin, à Auteuil... et je quitte professionnellement ma petite maison à 3 heures. Je serai enchantée de vous voir...".

Jolie pièce.
 
 

27. D'ANNUNZIO, Gabriele (1863-1938) Poète, dramaturge et romancier italien. Auteur, entre autres, du texte du Martyre de saint Sébastien, mis en musique par Debussy - L.A.S., 2 pp. in-8 ; Arcachon, 28.XI.1911. En français. 1 500/2 000 F

L'écrivain remercie un "Docteur" parisien pour son dévouement héroïque : "... Merci. Je ne peux pas vous exprimer ma tristesse. Parfois le sort est si injuste et si cruel contre les plus douces créatures, qu'on voudrait l'étrangler. Mais la colère de Beethoven était aussi bien vaine...", etc.

Le Martyre de saint Sébastien avait été joué quelques mois plus tôt, le 21 mai 1911, et d'Annunzio, épris de Romaine Brooks, mais aussi d'Ida Rubinstein, avait délaissé Natalia de Goloubeff ("Donatella") qui tenta le suicide... Cette lettre à ce docteur fait-elle allusion à ce triste épisode ?
 
 

28. DELACROIX Eugène (1798-1863) Peintre dont l'œuvre marque le début du romantisme. Fils présumé de Talleyrand, ami de Chopin et de George Sand - L.A.S., 1 1/2 pp. in-4 ; (Paris), 3.IX.1840. 2 000/2 500 F

A Achille RICOURT, directeur de L'Artiste ? Le peintre accuse réception d'un envoi : "... J'aurai la discrétion que vous me recommandez et ne saurais trop vous dire combien je regrette que vous ayez pris la peine de passer plus d'une fois chez moi... J'ai déjà tant à me louer de l'Artiste et de vous par conséquent que je ne peux vous dire cela en un instant et dans une lettre...". Delacroix se réserve de le faire lorsqu'il aura "... le plaisir de vous voir. En attendant je vous prie bien de croire à toute ma reconnaissance...", etc.

L'Artiste ne paraissait que depuis le mois de février 1831 et déjà en mars 1831 une lettre de Delacroix, relative aux "concours en fait de tableaux et de statues" avait trouvé place dans cette publication. Notons quant à l'activité du peintre en 1840, que celui-ci avait obtenu de Thiers la charge de décorer la coupole et l'hémicycle de la bibliothèque de la Chambre des Pairs.
 
 

29. DELACROIX Eugène - L.A.S., 2 1/2 pp. in-8 ; "Ce 9. 9bre" (Paris, 1853). 3 000/3 500 F

Revenu de Champrosay depuis à peine dix jours, Delacroix s'est vu confier le travail du plafond du Salon de la Paix, à l'Hôtel de Ville de Paris. Il répond ici au message d'un correspondant qui lui présentait un peintre, inconnu de lui : "... une recommandation de vous est, pour moi, l'une des plus puissantes qu'il puisse y avoir. Je ne connaissais point l'artiste... et j'avoue également ne point connaître ses ouvrages : ce que vous me dites suffit pour m'en donner une bonne opinion...".

Il voudrait lui être utile, mais pense pouvoir l'être encore plus efficacement si d'autres intervenaient avant lui ! "... Une autre personne m'avait déjà parlé de M. Dumas... Je vous répète... que je serai bien heureux de... vous être agréable... Je n'ai pas oublié sous quels auspices se sont établis entre nous des relations dont j'ai eu tant à m'applaudir... trop rares entre gens que l'art et le travail enchaînent chacun à son poste...".

L'artiste en question pourrait être le Lyonnais Michel DUMAS (1812-1885), ancien membre de l'atelier d'Ingres, qui était de retour en France après avoir passé une quinzaine d'années à Rome. En 1853, il peignit une Vierge à l'Enfant pour l'église de St Maurice-sur-Aveyron, dans le Loiret.
 
 

30. DRIEU LA ROCHELLE, Pierre (1893-1945) Ecrivain fasciné par les régimes d'autorité. Proche de Vichy, recherché après la Libération, il se suicida - L.A.S., 4 pp. in-4 ; Paris, 2.III.1941. Enveloppe autographe jointe. 2 500/3 000 F

"Alice Poirier, Il est minuit et je suis heureux : je lis votre livre... J'ai horreur des femmes qui écrivent, mais quelle joie de faire une exception... parce que vous pensez et écrivez comme un homme. Une vraie femme est comme un homme (tout en étant aussi autre, bien sûr)...". Le fait qu'elle admire MONTHERLANT l'enchante ; lui-même l'aime toujours "... en dépit de son empêtrement trop continu dans certains microcosmes...", et il ne sera pas le premier à lui lancer la pierre : "... moi qui me rue à la politique. C'est que j'aime moi aussi la vie dans ses accidents et ses modulations rapides...", etc.

 Il voudrait en savoir plus sur sa correspondante : "... Je vous trouve un peu tiède sur le Christianisme : il y a d'autres religions... Et puis il y a la religion des religions, celle... des "athées" comme vous dites, qui se savent Dieu...". Puis, plus loin : "... Il est consolant de penser que vous vivez quelque part... dans cette pauvre France. D'ailleurs vous représentez la réalité de cette France qui se fout de la politique et qui n'aime que le Pernod...", etc.

Texte magnifique !
 
 

31. DUFY Raoul (1877-1953) Peintre, décorateur et illustrateur - L.A.S., 2 pp. in-4 ; Perpignan, 14.I.1946. Enveloppe autographe. 2 000/3 000 F

A propos d'un projet d'ouvrage destiné à l'Angleterre et aux Etats-Unis, pour lequel l'accord de Gertrude STEIN semblerait nécessaire. "... J'ai... les vingt photos reproduisant vingt aquarelles de courses dont je suis l'auteur. J'ai revu la plupart de celles-ci avec plaisir, quoique un petit nombre pourrait être... remplacé par d'autres aquarelles d'une qualité égale aux meilleures...". Il attend des précisions, avant de se prononcer, notamment sur "... le format des reproductions, couleurs ou non ? Livre ou portefeuille ? Quel procédé...", ainsi que sur ses droits d'auteur, etc.

Ce furent ces aquarelles des Courses qui, en 1925, attirèrent tout d'abord la faveur du public vers l'œuvre de Dufy ; de son côté, tout du moins au début, le peintre considérait ces œuvres comme des esquisses préliminaires aux peintures, d'autant qu'il les exécutait en peu de temps, tout naturellement, éliminant par la suite celles qui ne lui convenaient pas et qu'il recommençait jusqu'à la réussite souhaitée.

Quant à ce projet de collaboration avec l'illustre femme de lettres américaine, Gertrude STEIN, qui vivait à Paris depuis 1903 et allait décéder six mois plus tard, il semble ne pas avoir été réalisé...
 
 

32. DUMAS Alexandre, père (1802-1870) Ecrivain français, auteur d'œuvres historico-romanesques - DEUX L.A.S., 2 pp. in-8. Adresse autographes. 1 000/1 500 F

Dumas père écrit à Dumas fils ! "... Pourquoi ne fais-tu pas comme Maurice, pourquoi ne travailles-tu pas à La Liberté, ce qui ne rapporte presque rien dans ce moment-ci sera une grande ressource dans trois mois...". De retour de St Germain, il a lu le "... commencement de L'art de Maurice, il est en effet très beau. Ils m'ont fait une sotte faute dans l'article Jerame. Ils m'ont mis un fils trop vieux pour un fils trop pieux...".

Dans son second message, Dumas père annonce l'envoi d'une "... quinzaine de francs tout à l'heure - On déjeune avec des œufs parce qu'on n'a pas pu acheter de quoi déjeuner...".

La première lettre est adressée à "Dumas fils - Rue Bleu 18" ; la deuxième (signée d'un simple "A") à "Mr Dumas - 34 bis, rue Richer", deux rues du IXème arrondissement de Paris peu distantes l'une de l'autre.
 
 

33. DUMAS Alexandre, fils (1824-1895) Auteur de théâtre - TROIS L.A.S., dont une avec petit dessin, 5 pp. in-8 ou in-12 ; (vers la fin de l'année 1847 ?). 1 000/1 500 F

Correspondance (inédite ?) dont la pièce la plus ancienne - une missive fort curieuse, un vrai sujet de... vaudeville ! - est adressée à son ami et confrère Gustave Le Brisoys, dit DESNOIRESTERRES (1817-1892), impliqué dans une affaire de mœurs. "... Madame P. couchait avec Toto. Elle lui a écrit une lettre fort sentimentale que le mari a trouvée. Le mari est venu me trouver pour que je lui servisse de témoin contre Toto qu'il voulait tuer. Une provocation a eu lieu et la femme P., pour empêcher ce duel, a dit, écrit et signé à son mari qu'elle avait été la maîtresse de Desbairolles,... de V. Hugo fils..." et... du destinataire de la présente lettre !!!

Le premier ayant déclaré son innocence, chez le mari trompé le "... chagrin a succédé à la colère... Je vous fais grâce des larmes, scènes, désespoirs dont j'ai été le témoin. Demain mardi P. part pour l'Amérique...", mais l'époux trahi étant encore à Paris, Dumas fils ne saurait donc trop recommander à Desnoiresterres de retarder son retour...

Nous croyons reconnaître "Madame P." dans la jeune et belle actrice Alice OZY (1820-1893), de son vrai nom "Madame Julie PILLOY". Fille de petits bijoutiers, un petit rôle aux Variétés la fit connaître et aimer du beau monde parisien. Le jeune duc d'Aumale, âgé de 19 ans, en fit sa première maîtresse ; le fils Perrégaux - le mari de Marie Duplessis - la lança vraiment. Ce fut plus tard le tour de Théophile Gautier, Charles HUGO (qu'elle préféra, dit-on, à son père ! Il n'est donc pas impossible que le fameux "Toto" cité dans cette lettre soit en fait Victor Hugo) et même Napoléon III, le Prince-Président qui s'en amusa avant de passer à Rachel...Notons encore qu'en cette année 1844, Alice Ozy rivalisait avec celle qui passait pour être la femme la plus élégante de Paris, Marie Duplessis, la "Dame aux Camélias" de Dumas fils, dont celui-ci était l'amant... [Voir le numéro 51, Juliette Drouet à Victor Hugo]
 
 

34. ELUARD, Eugène Grindel, dit Paul (1895-1952) Poète, dadaïste puis surréaliste – POÈME A.S. "P.", 1 p. in-8 ; [Paris, 21.VI.1935]. Petit manque dans la marge inférieure, loin du texte. Papier délicieusement orné d'un encadrement de style Liberty. 12 000/15 000 F

Charmant poème, neuf vers amoureux dédiés à l'actrice allemande Maria BENZ, maîtresse d'Eluard depuis 1930 et sa première épouse dès 1934.

"à Nusch

P.

Un nuage de paresse

Une moisson de caresses

Midi ouvert comme un œil

Aux délices de la Terre...", etc.

La mort subite de Nusch, en 1946, plongea Eluard dans une profonde dépression de laquelle il aura grand peine à se reprendre.

Publié dans la Pleïade, Tome I, page 1200. Voir illustration en couverture.
 
 

35. ELUARD (Portrait de) - Photo in-4 imprimée (extraite d'un ouvrage), signée au stylo à bille par Pablo PICASSO. Traces de plis et de scotch. Agrandissement d'une photo (mi-buste de face) prise à Genève en 1948, où Eluard posait avec Alain Trutat. Au bas de la page sont imprimés les mots : "Je dis ce que je vois - Ce que je sais - Ce qui est vrai - Paul Eluard". 500/800 F
 
 

36. FALLA, Manuel de (1876-1946) Compositeur et pianiste espagnol, ami de Ravel et de Debussy - L.S., 2 pp. in-4 ; Granada, 14.VIII.1928. 2 000/2 500 F

Lettre dactylographiée, adressée au musicologue ROLAND-MANUEL (1891-1966), disciple et ami de Maurice Ravel. "... je commence à suivre un peu mon plan normal de travail... J'ai été consterné par la catastrophe Pleyel, que j'ai su par les journaux...". Il a sollicité des nouvelles à ce sujet, "... surtout pour ce qui concerne aux pertes souffertes et aux projets de reconstruction de la Salle...". De Falla est ravi "... d'apprendre que la photo du buste fait par Juan Cristóbal a été de votre goût. Je suppose que Zuloaga vous aura déjà envoyé celles des carcasses de Don Quichotte et Sancho...".

"... A Sienne nous parlerons également de votre Diable Amoureux, que j'espère pouvoir - enfin - lire... Je vous parlerai aussi de mon nouvel ouvrage. Tout cela dépend de mes yeux...", etc.

En 1927, Manuel de Falla avait entrepris la composition de L'Atlantide, vaste ouvrage auquel il travaillera jusqu'à sa mort sans parvenir à l'achever.
 
 

37. FAURÉ Gabriel (1845-1924) Compositeur, véritable créateur de la musique de chambre en France - L.A.S., 2 pp. in-8 ; Lugano, "Mercredi" [4.IX.1911]. Pièce jointe. 1 200/1 500 F

Amusante missive écrite du Grand Hôtel Métropole et adressée à son ami Bourgeat, concernant son élève Madamoiselle Blanc et à ses "... prétentions inadmissibles...".

On joint la page de titre du premier recueil de 20 Mélodies, avec dédicace autographe signée à Madame Violette Max Klein, "... Hommage profondément amical de ces mélodies qui datent du temps où mes cheveux étaient noirs - Gabriel Fauré".
 
 

38. FLAUBERT Gustave (1821-1880) Célèbre écrivain, fasciné par le vrai et le beau - L.A.S., 2 pp. in-8 ; datée "2 7bre" [Paris, 1869]. 8 000/10 000 F

A Laure de MAUPASSANT, mère de l'écrivain, femme d'une grande beauté, cultivée et... névrosée, que Flaubert connassait depuis bientôt un demi-siècle !

Son ami Louis BOUILHET vient de mourir (18.VII.1869). "... Je te remercie bien de ton obligeance, ma bonne Laure... Hélas, non ! Je n'irai pas à Etretat... Je manque de parole à Du Camp, au père Cloquet et à Mme Sand. Mais la Mort est plus forte que tout. Celle de Bouilhet, qui a bouleversé ma vie, a dérangé mes projets... J'ai à m'occuper maintenant : 1° de ses affaires, - 2° de mon roman et 3° de mon emménagement...".

Cette disparition lui a rappelé celle de son ami de jeunesse, Alfred Le Poittevin, frère de Laure, mort en 1848 : "... Toutes les douleurs se tiennent. Comme j'ai pensé à mon pauvre Alfred... Mais quand je l'ai perdu, j'étais plus jeune et, partant, plus robuste qu'aujourd'hui ! Je me sens très vieux et fatigué... Tu reviens sans doute à Rouen... Je serai forcé d'être à Croisset... Alors je pourrai te voir. J'ai grand besoin de passer avec toi un long après-midi, au coin du feu...", etc.

Très beau texte.
 
 

39. FLAUBERT Gustave - L.A.S., 2 1/2 pp. in-8 sur papier bleu ; datée "30 juillet" [Croisset, 1875]. Cachet de la collection Viardot. 10 000/12 000 F

L'écrivain russe Ivan TOURGUENEFF lui ayant fait remarquer que sa dernière lettre était lugubre, Flaubert lui répond : "... Mais j'ai lieu d'être lugubre... mon neveu Commanville est absolument ruiné !... Ce qui me désespère là-dedans, c'est la position de ma pauvre nièce ! Mon cœur (paternel) souffre cruellement. Des jours bien tristes commencent... Et ma cervelle est anéantie. Je me sens désormais incapable de quoi que ce soit. Je ne m'en relèverai pas...".

 Son voyage à Concarneau est compromis et Flaubert, qui dit ne plus écrire à Madame SAND, prie Tourgueneff de lui faire savoir qu'il "... pense à elle plus que jamais... Il va falloir rassembler nos épaves... Que nous restera-t-il ?... J'espère pourtant pouvoir garder Croisset. Mais les beaux jours sont finis... Ce qui me rendrait le plus grand service, ce serait de crever...".

Superbe ! [Voir aussi le numéro 90, Sand à Flaubert]
 
 

40. FLAUBERT Gustave - L.A.S., 1 p. in-8 ; "Nuit de mercredi 1 heure" [20.III.1878]. Petit manque dans la marge inférieure. Cachet de la collection Max Thorek. 4 000/5 000 F

Jolie lettre à la comédienne PASCA, surnommée l'une des "Trois Grâces" par Flaubert, qui l'avait peut-être aimée. "... Ma chère amie, Tout à l'heure..., la P.sse Mathilde a déclaré qu'elle n'avait trouvé de bien à la 1ère de Balsamo que Mme Pasca. Puis on a parlé de vous et la P.sse s'est étendue sur toutes vos perfections extérieures : figure, toilette et manières. Il va sans dire que je vous ai débiné. Bref... ", Flaubert est chargé de l'accompagner chez la Princesse, mais "... nous [nous] verrons d'ici là chez les Charpentier... Tout à vous, la plus chère des belles...".
 
 

41. GAUTIER Théophile (1811-1872) Un des écrivain les plus célèbres de son siècle, auteur notamment du roman Le Capitaine Fracasse et des extraordinaires poèmes réunis dans Emaux et Camées qui ont suscité l'enthousiasme de Gérard de Nerval, Baudelaire et Victor Hugo - POÈME A.S., 1 1/2 pp. in-8. 12 000/15 000 F

Texte original et complet de son superbe poème "Mars", composé de onze quatrains, dont voici le premier :

"Tandis qu'à leurs œuvres perverses

les hommes courent haletans

Mars qui rit malgré les averses

prépare en secret le printemps...", etc.

Un des plus beaux textes de Théophile Gautier dont on puisse rêver d'obtenir le manuscrit !

Le recueil "Emaux et Camées" marque en quelque sorte la fin de la grande première poésie romantique, idéaliste, sentimentale et grandiloquente, et inaugure la poésie parnassienne.
 
 

42. GAUTIER Théophile - L.A.S., 1 p. in-12. Adresse autographe sur la IVe page. 1 500/2 000 F

A l'éditeur Hippolyte SOUVERAIN, qui s'apprêtait à publier un roman de Gautier déjà paru dans la Revue des Deux Mondes. "... Vous m'avez envoyé des épreuves tombées en pate où il est impossible de rien reconnaître...". Il exige qu'on rétablisse la pagination "... d'après le texte que vous possédez et envoyez des épreuves restituées ; j'ai coupé les feuilles qui sont en désordre...", etc.

De Théophile Gautier, seuls paraîtront chez Souverain les romans Partie carré, en 1851, et La Peau de Tigre, en 1852.
 
 

43. GENET Jean (1910-1986) Ecrivain et auteur dramatique très discuté en raison de son homosexualité affichée,ses séjours en prison, ses provocations et de son talent rarement contesté - L.A.S., 1 p. in-4 sur feuille détachée d'un cahier d'écolier ; (Fresnes, automne 1947 ?). 1 500/1 800 F

Genet sollicite l'intervention de son correspondant, un "cher Ami" (Cocteau, Sartre, ou un membre du Parquet parisien ?) qu'il a essayé en vain de contacter à plusieurs reprises pour lui signaler la comparution prochaine d'un compagnon de prison devant la 6ème Chambre correctionnelle. "... Lucien... passera le 12 décembre 1947... à Paris. Le Président sera Mr Millerand, fils de l'ancien président de la République. Je compte sur vous pour qu'il soit prévenu (c'est bien son tour !) par Mr Lemlé... je vous embrasse...".

Une ancienne note nous révèle que le prévenu était un "délinquant et fort mauvais sujet"...
 
 

44. GIDE André (1869-1951) Ecrivain non conformiste, il reçut le prix Nobel en 1947 - L.A.S., 3 pp. in-8 ; Cuverville, 4.VII.[1901]. 1 500/2 000 F

A Edouard DUCOTÉ qui, en 1895, avait pris la direction de la revue L'Ermitage, et publié, peu après, Ménalque. Ce texte, repris dans Nourritures, avait déchaîné les polémiques et attiré l'attention sur le jeune Gide qui conseille ici à son correspondant, comme il l'avait déjà fait vainement auprès de son ami le musicien Raymond BONHEUR, de "... frotter Ghéon ; à ma première lettre je frotterai de même ; j'admire votre patience ; mais sans elle rien n'irait plus... Ma conférence me donne un mal de chien et m'ennuye parce que je ne suis pas sûr qu'elle soit bonne ; je la travaille énormément...".

Ayant lu "... par hasard..." Le Dialogue des morts de Jean Manuel, Gide manifeste un vif intérêt pour l'ouvrage ainsi que pour son auteur, inconnu de lui. Puis il formule une opinion assez désabusée sur la qualité actuelle de sa "... plume [qui]... se fait trop prier...", etc.

En mars 1901, l'écrivain avait publié Le Roi Candaule et sa première représentation (9 mai) fut un échec... L'Immoraliste paraîtra l'année suivante.
 
 

45. GIDE André - L.A., 2 pp. petit in-4 ; (Fès, hiver 1944 ?). 1 500/2 000 F

Brouillon d'une intéressante lettre écrite vers la fin de la guerre, pendant le séjour que l'écrivain fit en Algérie et au Maroc, invité par son ami Guy DELORE à passer l'hiver dans sa splendide propriété de Fès, la Villa Brance. Gide s'adresse à un poète, dont les vers l'ont touché : "... Quoiqu'il en soit, j'ai grande joie à les pouvoir aimer sans réserves. Et si tout le livre qui les suit est d'aussi belle qualité, combien je me réjouis à l'idée d'en pouvoir bientôt prendre connaissance !...".

"... Vous savez - poursuit-il - que mes Nourritures Terrestres rencontrèrent d'abord une totale indifférence et demeurèrent longtemps sans aucun écho. Cette longue attente trouve à présent sa récompense ; plus précieuse, incomparablement que les succès les plus brillants...".

A Fès, il est "... choyé, enveloppé de prévenances par Guy D. (islamisé depuis longtemps sous le nom de Si Haddou) à qui j'ai montré vos vers et qui les a transcrits aussitôt, car, dit-il, ce sont mes propres sentiments qu'ils expriment...", etc. L'écrivain se propose de rentrer à Alger au printemps : "... Ah ! si je me sentais si véloce que naguère encore, je bondirais sans doute...".

Les nombreuses corrections révèlent l'importance que Gide attachait à ce courrier. En haut de la feuille, quelques lignes d'analyse critique (?) d'un ouvrage : "Félina - p. 4 (préface) inutile aborder la question, qui déborde le problème marocain, de la traduction de Baudelaire...".
 
 

46. GOETHE Johann Wolfgang von (1749-1832) Ecrivain allemand. Par ses dons de poète, de romancier, de critique, il rappelle les grands génies de la Renaissance - POÈME A.S., 1 p. in-8 obl. ; Weimar, 28.VIII.1829. Légère trace de couleur rose sur une partie de la feuille. 30 000/40 000 F

Magnifique quatrain illustrant parfaitement la maîtrise du français de Goethe et la philosophie hédoniste qui marqua la fin de la vie du grand écrivain :

"Chaque jour est un bien que du ciel je reçois,

Profitons aujourd'hui de celui qu'il nous donne

Il n'appartient pas plus aux jeunes gens qu'à moi

Et celui de demain n'appartient à personne".

Dans sa vieillesse encore, et surtout après la mort du grand-duc Carl August de Weimar, Goethe resta fidèle à la grâce de la plus pure inspiration lyrique. Le poème que nous présentons ici en est un des exemples les plus remarquables.

Très bel autographe, rare sous cette forme.
 
 

47. GOUNOD Charles (1818-1893) Compositeur. Auteur lyrique et fin mélodiste, son Faust obtint un succès considérable - L.A.S., 1 p. in-8 ; (Paris, début 1859). En-tête de la Direction de l'Orphéon. Pièce jointe. 1 200/1 500 F

A son ami DELAPORTE (le vaudevilliste ?), qui lui avait proposé de faire partie d'un Jury. Gounod décline son offre : "... Les derniers jours de répétition de mon Faust prennent tous mes instants : il me sera donc impossible..." d'accepter la proposition.

Chef d'œuvre de Gounod, Faust allait être créé au Théâtre Lyrique à Paris le 19 mars 1859. Son succès sera tel que cette œuvre sera encore donnée dans la capitale française presque 500 fois en l'espace de 15 ans !

Joint : L.A.S. de 4 pp. in-8 d'Alice GOUNOD, belle-fille du compositeur.
 
 

48. HUGO Victor (1802-1885) Poète et romancier dont l'œuvre frappe par la diversité et la puissance créatrice - L.A.S., 1 p. in-8 ; Paris, 15.IX.[1836]. Adresse autographe et marques postales sur la IVe page. 1 500/1 800 F

Il s'adresse à "Monsieur Ed. L'Hôte - 7, passage des p. Boucheries", auteur d'un ouvrage fort apprécié, semble-t-il, par Hugo : "... Je viens de le relire avec le plus vif intérêt. Vous avez l'intelligence du présent et de l'avenir. C'est ce double sens... qui caractérise la poësie... Travaillez et espérez..." !
 
 

49. HUGO Victor - L.A.S., 1 p. in-8 ; Paris, 24.VI.[1841]. Adresse autographe et marques postales sur la VIe page. 1 500/1 800 F

A Madame Anna FAUCHET, jeune poétesse "... pleine de grâce et de talent... Quand il y a un poète chez une femme, je ne sais rien de plus charmant : et quand cette femme est une jeune fille, je ne sais rien de plus touchant. Je vous remercie... et je vous félicite...".

Ah ! la faiblesse de Victor Hugo pour les femmes...
 
 

50. HUGO Victor - L.A.S., 2 pp. in-8 ; Bruxelles, 19.IV.(1861 ?). 2 000/2 500 F

Victor Hugo serait heureux de croire "... que Votre point de départ a été en effet l'espèce de Génèse, à demi dérivée, à demi révélée, qui peut être extraite par les penseurs dans le sixième livre des Contemplations...". C'est à Adèle Hugo que le destinataire de cette lettre, Eugène NUS, avait écrit cela et le Poète avoue ici combien sa vanité a de peine à accepter cette affirmation. Cependant, il reconnaît en Nus "... un interprète puissant. Vous en êtes le missionnaire inspiré. Vos Dogmes nouveaux sont un beau livre ; ... Vous avez en Vous la vision de l'infini qui faisait jadis le prophète et qui fait le poëte aujourd'hui...", etc.

Ancien rédacteur, après la Révolution de 1848, du journal Démocratie pacifique, Eugène NUS (1816-1894), n'est pas seulement l'auteur de ce recueil de vers, paru en 1861 et si bien accueilli par Hugo, mais aussi d'une vaste production dramatique.
 
 

51. HUGO Victor (Lettre à) - L.A.S. "Juliette" [DROUET], 4 pp. in-4 ; datée "21 Janvier - Jeudi matin, 10 h 3/4" [1847]. 2 500/3 500 F

Véritable hymne à l'amour de celle pour qui Victor Hugo composa ses plus beaux poèmes.

"... Bonjour, mon cher bien aimé, bonjour. Comment vas-tu ce matin ? Que feras-tu aujourd'hui en outre de la séance à l'Académie ? Quand te verrai-je et combien de temps te verrai-je ?...". Juliette excuse par ces mots affectueux son amant trop souvent absent : "... ce n'est pas ta faute... tu ne peux rien à cet état de choses qui... me désespère parce qu'il me prive du bonheur de te voir... Je donnerais ma vie pour deux sous...". Puis, plus loin : "... Par quoi commenceras-tu tes courses aujourd'hui, mon bien aimé ? Sera-ce par une répétition ? une commission ?... J'espère, quelque soit le point où tu te dirigeras en sortant de chez toi, j'espère que tu viendras me dire un petit bonjour et baigner tes pauvres yeux adorés...".

Et, comme pour s'excuser de l'ennui qu'elle lui cause avec ses perpétuelles doléances : "... ce n'est qu'à force d'amour que je parviens à me redonner des forces... pour attendre un meilleur avenir qui ne viendra pourtant jamais... et pourtant il suffirait d'un peu de bonheur pour faire de moi une joie, un chant, un rayon de gaîté, une fleur d'amour sans épine...", etc.

C'est en août 1847 qu'Hugo devint l'amant de l'actrice Alice OZY qui était, ou allait devenir, la maîtresse de son fils Charles. [Voir la lettre de Dumas fils à Desnoiresterres, numéro 33]
 
 

52. HUGO/DROUET - L.A.S., 1 p. in-8, de Théodore de BANVILLE à Juliette DROUET ; Paris, 29.II.1876. Pièce jointe. 1 000/1 500 F

Missive portant en tête, de la main du Libraire Marc Loliée, l'indication suivante : "à Juliette Drouet".

"Chère et honorée Madame", écrit Théodore de Banville pour décliner l'invitation reçue, sa mère étant gravement malade : "... nous ne saurions la quitter un instant. Nous aurons le bien grand regret de ne pouvoir nous rendre à votre chère invitation... Veuillez... vous charger de nos excuses pour mon bien aimé maître...", Victor HUGO.

Joint : autre L.A.S. de Théodore de Banville, 1 1/2 pp. in-8, adressée à un "Cher Confrère" ; Paris, 15.XII.1877.

Inutile de rappeler ici la grande admiration que vouait Théodore de Banville à Victor Hugo dont il se disait le disciple. Il lui consacra maints poèmes, le plus connu étant une ballade, publiée en 1869, dont le dernier vers de chaque strophe, "Mais le Père est là-bas, dans l'île...", est resté célèbre.

Document intéressant et rare témoignage d'une amitié sincère.
 
 

53. INGRES Jean Aug. Dominique (1780-1867) Peintre. Elève de David, il se place entre le néoclassicisme et le romantisme - L.A. (signature découpée), 3/4 p. in-12. Adresse autographe sur la IVe page. Pièce jointe. 1 000/1 200 F

Après sept années passées à Rome, Ingres est de retour à Paris. Il y retrouve une ambiance enthousiaste. Par ce billet, il informe le "compositeur" GILBERT (Alphonse G., né en 1805 ?) que "... nous faisons de la musique... [et qu'il est] le bien désiré. Ayez donc la bonté de venir demain me prendre chez moi... J'enverrai... au matin prendre votre basse...", etc.

On joint une jolie L.A.S. (3 pp. in-12) de Delphine INGRES, deuxième épouse du peintre, qui invite un couple d'amis à une "... toute petite soirée intime..." où le violoniste Eugène SAUZAY (1809-1901) "... veut bien venir charmer la réclusion de Mr Ingres en lui faisant entendre un peu de cette musique classique qu'il aime tant...".
 
 

54. LA FONTAINE, Jean de (1621-1695) Poète et fabuliste, il a totalement renouvelé le genre - P.S. par le poète "De la Fontaine" et par sa femme "Marie Hericart", 2 pp. in-folio ; [Paris], 26.IV.1666. 15 000/20 000 F

Pièce (incomplète ?) relative au paiement d'une rente au profit de Marie HERICART, épouse de La Fontaine, qui se verra attribuer un montant de 250 livres "... pour ses espingles dont [les bailleurs]... se sont tenus pour contans...". Cette commission, ou gratification (le mot "épingle" s'utilisait alors pour qualifier un présent que l'on remettait, généralement une femme, qui promettait d'user de son influence pour obtenir quelque chose d'une personne) provenait de la mise en "... possession et jouissance de ladite maison si bonheur semble...", etc. Le document est signé par quatre autres personnes (Jorel, de Laulne, Charpentier et Marguerite P....) et porte au verso une longue note A.S. d'un nommé "Sieur de la Barre".

Le fabuliste avait épousé en 1647 Mademoiselle Marie HERICART, fille du lieutenant civil et criminel au baillage de La Ferté-Milon. Agée de 14 ans à peine, elle était apparentée aux Racine. Elle vécut séparée de Jean de La Fontaine dès le milieu des années 1660, se retirant à Château-Thierry où elle mourut en 1709.

En janvier 1666, on avait achevé d'imprimer la Deuxième partie des Contes et Nouvelles en vers. La hâte avec laquelle La Fontaine les publie, une année seulement après la première partie, prouve le succès obtenu par celle-ci.

Rare et intéressant document.
 
 

55. LAMARTINE, Alphonse de (1790-1869) Poète romantique et homme politique - L.A., 4 pp. in-8 ; "Jour de Pâques 1852" [11 avril, Paris]. 3 000/3 500 F

C'est un homme désespéré que nous montre cette lettre, un homme en quête perpétuelle de solutions lui permettant d'honorer ses engagements financiers - il a désormais définitivement renoncé à une carrière politique ruineuse ! - un homme écrivant à sa jeune nièce bien-aimée, Valentine de CESSIAT auprès de laquelle il espère trouver quelque réconfort.

"Le Jour de l'an et le Jour de Pâques, je suspens le travail et j'écris à mes affections les plus chères... Donc après Dieu et Marianne je pense à toi...". Ses affaires le tourmentent terriblement et notamment celle du Civilisateur, qui le tient "... dans une anxiété qui me fait un mal affreux aux nerfs... je peine de bourse et de corps. Je ne suis plus que l'ombre de moi même. J'ai vieilli de cinquante ans en trois mois. Oh que j'envierais les morts si vous n'étiez pas encore pour longtemps de ce pays de tristesse !...".

On vient de lui refuser un prêt sur lequel il comptait beaucoup mais la vente de Monceau et des maisons de Mâcon semble pouvoir aboutir, ce qui lui permettrait de garder "... St Point, Milly et la rue de Richelieu n° 102 qui vaut plus que trois Monceau comme revenu...". Entre temps, "... Nous sommes la maison des larmes... Mon loyer même n'est pas payé et je sors honteux dans les rues, mais aimé, salué, poursuivi et acclamé partout où je suis reconnu...", etc.

Bientôt Valentine de CESSIAT s'installera définitivement chez les Lamartine et sera, pour le Poète, un vrai rayon de soleil. Recopiant les écrits de son maître, au point que son écriture en arrive à mimer celle de son illustre oncle, le soir elle fait la lecture, on parle de projets ; "... elle désassombrit tout...", écrira Lamartine. A la mort de Marianne, en 1863, Valentine assumera en entier son rôle d'ange gardien du grand homme, qui avait gardé pour elle une âme de poète...
 
 

56. MALLARMÉ Stéphane (1842-1898) Poète dont l'œuvre a joué et continue de jouer un rôle considérable dans l'évolution de la littérature au XXe siècle - POÈME A.S., 1 p. in-4. 50 000/60 000 F

Manuscrit autographe, 14 vers de son célèbre poème "Eventail", dédiéici à Maria Gerhard, sa femme adorée qu'il avait épousé à Londres en 1863.

"Avec comme pour langage

Rien qu'un battement aux cieux

Le futur vers se dégage

Du logis très précieux...", etc.

Ce beau poème parut dans La Jeune Belgique en janvier 1890, puis dans La Conque du 1er juin 1891, avant d'être repris dans Poésies (Ed. Denan, 1899). Le texte du présent manuscrit est conforme à ceux publiés dans ces revues, mais ne comporte pas les parenthèses, ajoutées quelques années plus tard, dans le premier quatrain.

Un texte de ce poème, également écrit par Mallarmé à l'encre rouge sur un papier argenté orné de pâquerettes blanches, appartenait au Professeur Mondor.

Cet "Eventail", que Verlaine considérait comme l'un des plus beaux poèmes composés par son ami Mallarmé, illustre bien la forme de la poésie propre au "prince des poètes", lequel expliquait : "J'invente une langue qui doit nécessairement jaillir d'une poétique très nouvelle, que je pourrais définir en ces deux mots : peindre non la chose, mais l'effet qu'elle produit".

Une des plus belles pages de la Poésie française du XIXe !
 
 

57. MANET Edouard (1832-1883) Peintre, personnalité majeure de l'Impressionnisme et cependant volontairement extérieur aux manifestations de groupe de celui-ci - L.A.S., 1 p. in-8, datée "Samedi". Coin inférieur gauche réparé, avec trace de scotch. Autographe rare ! 4 000/6 000 F

"Mon cher Damourette, j'ai voulu vous épargner l'ennui de passer encore avec Gustave, mais impossible de trouver mon affaire...". Manet demande donc à son ami de bien vouloir encore lui sacrifier un jour de la semaine prochaine.

Il est probable que le destinataire de cette missive soit le peintre portraitiste Charles-Adolphe DAMOURETTE (1819-1897), qui débuta au Salon de 1869, et il n'est pas impossible que le "Gustave" en question soit, non pas le frère cadet du peintre (et ami de Monet), mais leur célèbre confrère Gustave COURBET... Aux Salons de 1869 et de 1870, nous les retrouvons en effet présents tous les trois, et Manet connaissait Courbet depuis désormais bien longtemps.
 
 

58. MASSENET Jules (1842-1912) Compositeur français - DEUX L.A.S., 4 pp. in-8 ; 15.V.1892 et 8.IV.1893. 500/800 F

A un ami poète et librettiste, pour lui proposer de nouveaux sujets à mettre éventuellement en musique. "Cher ami, il faut que nous causions de la Grotte des Nymphes, il me semble qu'il sortira des choses succulentes de cette conversation... Je vais... après notre entrevue au Conservatoire pour l'audition de la Symphonie dramatique [La Vie du Poète] de Charpentier (un de mes g.ds prix)...".

Dans sa lettre de 1893, Massenet demande : "... Et... la Rotisserie ? N'y a-t-il pas une chose gaie à tirer ?...". On venait alors d'éditer, avec succès, le roman satirique d'Anatole France, La Rôtisserie de la Reine Pédauque.
 
 

59. MAUPASSANT, Guy de (1850-1893) Ecrivain, il porta l'art de la nouvelle à un très haut degré de perfection - L.A.S., 1 p. in-8 ; "Cannes, Villa Continentale" (vers 1886 ?). 2 500/3 000 F

"... Voulez-vous me dire si quelque suite a été donnée au projet de tirer une pièce de M. Parent - écrit Maupassant au directeur d'un théâtre - Voilà six mois que vous m'avez parlé de cette idée, et comme je ne puis demeurer plus longtemps dans l'indécision... je vous prie, si rien n'a été fait, de n'y plus songer...". L'écrivain a en effet pour projet de traiter lui-même cette affaire et parle d'une lettre "... de l'écrivain Belge avec qui j'ai été en correspondance à ce sujet...", etc.

"Monsieur Parent", recueil de nouvelles dont le premier conte en donna le titre, fut publié chez Ollendorff, à Paris, en 1885.
 
 

60. MAUPASSANT, Guy de - L.A.S., 1 p. in-8 ; [Paris, 21.I.1887]. Papier à son chiffre portant l'adresse du 10, Rue de Montchanin, à Paris. Enveloppe autogr. avec marques postales. 2 000/3 000 F

Lettre informant le Secrétaire général de la Préfecture de Nice, Monsieur Goulley, qu'il ira très volontiers, dès son retour dans les Alpes Maritimes, causer "... avec M. Lasne ; mais je suis étranger à toute espèce d'affaires... Mon frère a des intérêts à Juan les Pins, puisqu'il s'y livre au commerce des fleurs et qu'il a acheté une propriété ; je prends donc un vif intérêt, bien qu'indirectement, à tout ce qui concerne cette plage...".

Curieux texte. [Voir aussi le numéro 38, lettre de Flaubert à Laure de Maupassant]
 
 

61. MÉRIMÉE Prosper (1803-1870) Ecrivain, auteur de Colomba, Carmen, etc. - L.A.S., 2 pp. in-8 ; (Paris), 25.V.1849. 1 000/1 200 F

Au poète et historien espagnol, Serafin CALDERÓN-ESTEBAÑEZ (1801-1867), dont il a eu des nouvelles par l'intermédiaire d'un ami commun, le violoniste Ed. SOBOLEWSKI (1804-1872).

"... deux amis intimes, Mr le docteur Roulin et Mr Ampère, mon confrère à l'académie, ... vont faire quelques courses en Andalousie. Veuillez leur donner des bons conseils pour leur itinéraire et des lettres pour Grenade et Malaga...", ville d'où était originaire Calderón.

Mérimée, dont on connaît la passion pour l'Espagne, invite son correspondant à donner son "... opinion sur le Tigre et le Taureau que vous avez eu le bonheur de voir s'entrebattre. Je me défie des relations officielles et je crois que le patriotisme andaloux ne se soit signalé en médisant de l'animal d'Afrique...".
 
 

62. MÉRIMÉE Prosper - L.A.S., 1 p. in-8 ; "Paris, 9 Juillet" (vers 1861/1862). 800/1 000 F

"... vous avez bien voulu m'envoyer quelques très bons et beaux ouvrages de ceux auxquels souscrit le département des beaux-arts - écrit Mérimée au comte Alexandre WALEWSKI (1810-1868), fils naturel de Napoléon Ier, ministre des Affaires étrangères sous Napoléon III, puis des Beaux-Arts de 1860 à 1863 - Je suis bien sensible à cet aimable souvenir... Oserai-je vous prier... de présenter mes très humbles hommages à Madame la C.sse Walewska...", Marie-Anne de Ricci, noble Florentine que le Comte avait épousée en 1846.
 
 

63. MONET Claude (1840-1926) Peintre, chef de file de l'Impressionnisme - L.A.S., 1 p. in-8 ; Giverny, 11.XI.1912. Papier de deuil. En-tête à son adresse. Enveloppe autographe. Pièce autographe jointe. 3 000/4 000 F

La vieillesse de Monet est douloureusement marquée par la mort (v. papier de deuil) de sa seconde épouse, Alice Hoschedé. Malgré les encouragements de Geffroy et de Clémenceau, le peintre ne travaille presque plus ; il s'occupe de son jardin. Ce ne sera que grâce aux reflets ambigus des Nymphéas que le goût de la peinture lui reviendra et ses œuvres seront souvent des vues du jardin de Giverny, planté de fleurs...

Dans cette lettre, Monet demande à un "Marchand grainetier" parisien, de lui envoyer "... de suite, par grande vitesse, en gare de Giverny (Eure) la commande incluse...". Cette dernière, ici jointe, porte dans sa partie inférieure une annotation A.S. de Claude Monet ("Commande faite - par Mr Claude Monet - à Giverny, Eure") et donne la liste des graines désirées : carottes, radis, navets, poids nains et rapides, fèves, pommes de terres, etc., en tout onze qualités de légumes dont on précise la quantité souhaitée et le prix des graines. De quoi deviner la composition des menus, chez les Monet...
 
 

64. MUSSET, Alfred de (1810-1857) Ecrivain de l'école romantique. Dans sa vie, l'illusion naïve côtoie le cynisme du viveur - Manuscrit autographe, 2 1/2 pp. in-8 ; (Paris, mars/avril 1857). 10 000/15 000 F

Feuilles originales du pointage des voix lors du vote aux élections à l'Académie Française le 31 mars 1857 pour la candidature d'Emile AUGIER, cet ami de longue date de Musset avec lequel il avait écrit L'Habit vert, vaudeville joué aux Variétés le 23 février 1849.

Document important et des plus émouvants ! Musset qui menait depuis des mois une vie à peu près cloîtrée, avait tenu à aller voter pour son ami Emile Augier, ce 31 mars 1857, malgré son état de faiblesse et d'oppression. Paul de Musset l'accompagna et Augier l'emporta d'une seule voix contre LAPRADE : "la voix tardive, mais décisive d'Alfred...", dira plus tard Paul de Musset, non sans faire remonter à cet acte officiel dicté par l'amitié, les débuts de l'agonie du Poète !

Cette importante relique provient des papiers conservés par Madame Adèle Martellet, née Colin, qui fut la gouvernante - et parfois aussi la secrétaire - de Musset pendant les dix dernières années de sa vie. Le document est partiellement reproduit à la page 24 du livre de Souvenirs de Madame Martellet, publié à Paris chez Chamuel, en 1899.
 
 

65. MUSSET, Alfred de - Manuscrit autographe, 1/2 p. in-8 obl. 1 500/2 000 F

Feuille de notes où il donne la liste de quatre ouvrages paraissant l'intéresser : Mademoiselle Lucifer, Les nuits du Palais Royal, Le Château des Fantômes, et une suite des Confessions d'un Bohémien.
 
 

66. MUSSET, Alfred de - "Faire part" original imprimé chez Thuvien, annonçant la mort du Poète, 1 p. in-4 ; Paris, 2.V.1857. Pièce jointe. 2 000/3 000 F

La famille de Musset (douze lignes de noms !) fait part "... de la perte douloureuse... en la personne de Monsieur Louis Charles Alfred de Musset, Membre de l'Acacémie Française... fils, frère, beau-frère, oncle et cousin, décédé à Paris, le 2 Mai 1857, à l'âge de quarante-six ans - Priez pour lui".

Joint : Lettre, également lithographiée, priant "... d'assister aux Convoi, Service et Enterrement..." du Poète. Sur la IVe page, adresse de la main de Paul de MUSSET : "Monsieur Lassabathie - au ministère de l'Intérieur - Paris", probablement une des "trente personnes" qui accompagnèrent la dépouille d'Alfred de Musset au Père-Lachaise.
 
 

67. MUSSET (Famille d'Alfred de) - Lot de TROIS pièces. 1 500/2 000 F

Le lot comprend :

a) Armoiries de la famille, peintes à la gouache sur une page in-4 ;

b) L.A.S., 1 p. in-8 de Joseph-Alexandre MUSSET de PATAY (1719-1799), officier français, grand-père d'Alfred, datée "A la Vaudouière, près que Vohent, le 14 Avril 1779" ;

c) L.A.S., 1 p. in-folio, d'un certain "J. M. MUSSET" qui écrit de "Brÿ château près Gisors, le 23 juin 1807" pour solliciter un poste d'administrateur de la Caisse d'amortissement auprès du ministre des Finances, Gaudin.
 
 

68. MUSSET (Les parents d'Alfred de) - DEUX L.A.S., l'une de Victor Donatien de MUSSET-PATAY (1768-1832), l'autre de sa femme Edmée, née GUYOT-DESHERBIERS (1780-1864). 2000/3000 F

Le 20 novembre 1830, le père d'Alfred de Musset écrit de Paris, "rue de Grenelle St Germain n° 59" (1 p. in-folio sur papier à l'en-tête du Ministère de la Guerre) et rappelle à son correspondant une promesse faite à son beau-frère Desherbiers qui "... a toujours eu le goût des recherches historiques. Il déchiffre les vieilles chartes aussi facilement que s'il les avait écrites...". Il le prie d'intervenir auprès du nouveau directeur du dépôt de la Guerre, le général Pelet, "... riche de connaissances et qui manie la plume aussi bien que l'épée...", etc. Stephen GUYOT-DESHERBIERS ne fut pas seulement l'oncle chéri d'Alfred, il fut aussi pour lui un tuteur et presque un père de substitution.

La lettre de Madame Edmée de Musset (2 pp. in-4 d'une petite écriture) est datée du 8 mars 1818 et concerne la tentative de Musset-Pathay d'obtenir le poste de bibliothécaire de l'Arsenal. "... cet emploi serait parfaitement dans ses goûts et je puis dire aussi qu'il seroit propre à le remplir convenablement, s'étant occupé toute sa vie de littérature, et ayant fait quelques ouvrages favorablement accueillis du public...", etc. Madame Musset espère vivement profiter du soutien de MAINE DE BIRAN, "... disposé à parler au Ministre en faveur de mon mari...". La démarche d'Edmée n'allait hélas pas aboutir et le père du Poète resta sans emploi de 1818, année de sa révocation pour libéralisme, à 1828, date de sa réintégration au ministère de la Guerre.
 
 

69. MUSSET, Paul de (1804-1880) Ecrivain, frère aîné d'Alfred, il fut son biographe – TROIS L.A.S., 7 pp. in-12 ; 1836/1865. 1 000/1 500 F

"... Mon violon est depuis trop longtems négligé pour que je songe à me risquer dans un quatuor... - écrit en 1836 le jeune Paul de Musset à un musicien - mais si je ne prends plus place au milieu des prêtres de ce culte, je suis resté du moins parmi les fidèles... j'accepterai avec plaisir votre invitation comme simple auditeur... Je me félicite... de trouver une occasion d'entendre du Mozart, ou du Beethoven...", etc.

La lettre du 27 novembre 1860 concerne l'exécution au théâtre de la Chanson de Fortunio. D'après Alfred de MUSSET : "... Il n'y a encore rien de décidé... Les répétitions de la pièce sont retardées par la Dame aux Camélias...". Son correspondant est donc invité à lui "... faire remettre... une copie de votre chanson avec accompagnement, je la porterai au jeune premier qui la déchiffrera avec le secours du chef d'orchestre et j'ai tout lieu d'espérer qu'elle sera adoptée...". A Jacques OFFENBACH, qui composera en un temps record la musique de son opérette, donnée aux Bouffes-Parisiens le 5 janvier 1861 ?

En 1865, Paul de Musset répond longuement à un ancien ami d'Alfred auquel il fournit de nombreuses d'indications "... utiles pour chercher l'homme dans son œuvre, et il va sans dire que vos appréciations dépendent uniquement de vos impressions. Vous aurez un grand avantage sur ceux qui parlent de l'auteur des Nuits sans l'avoir connu...". Parmi les "conseils" prodigués par Paul de Musset, il y a celui de bannir la Confession, qui "... donnerait d'Alfred une idée fausse, si on le cherchait dans le personnage d'Octave... Où il est vraiment lui-même, c'est dans les Poésies nouvelles, dans le Fortunio du Chandelier, dans les deux Valentin, celui de Il ne faut jurer de rien et celui des Deux maîtresses..., dans Fantasio pour son tour d'esprit particulier...", etc.

Texte magnifique destiné à son "cher ami" Paul, peut-être P. LAFARGUE (1842-1911), futur gendre de Karl Marx, auteur en juillet 1866 d'un article où, parmi les "parias incompris et méprisés" du XIXe siècle, il incluait aussi Alfred de Musset.
 
 

70. NERVAL, Gérard Labrunie, dit Gérard de (1808-1855) Ecrivain dont l'œuvre est hantée par l'exaltation romantique, puis mystique. Un froid matin de janvier, à l'aube, il sera trouvé pendu rue de la Vieille-Lanterne, à Paris ! - L.A.S., 1 p. pleine in-8 ; "Ce 26 octobre" (Paris, vers 1845 ?). 4 000/5 000 F

A Joseph MÉRY (1798-1866), le poète et romancier originaire d'un village situé près de Marseille. Profitant du fait que cet ami a gardé des attaches solides dans la capitale phocéenne, Nerval lui présente un jeune officier. Il s'agit du fils du général Fauconnet "... qui se rend en Algérie, et qui aurait besoin de quelques recommandations près des autorités maritimes... faites pour lui comme pour moi. Quand pourrai-je vous voir et vous remercier pour cette intervention en faveur d'un excellent homme... très modeste, mais très intelligent et très capable. Tâchez de le rassurer un peu...", etc.

En Septembre 1845, l'armée française avait subi en Algérie d'importants revers ; de nouvelles troupes y furent envoyées. Cette curieuse lettre de Gérard de Nerval pourrait avoir été écrite dans ce contexte.

Autographe rare !
 
 

71. OFFENBACH Jacques (1819-1880) Compositeur allemand, naturalisé français. Sa musique a connu un immense succès que le temps ne semble pas atténuer - L.A.S., 2 pp. in-8 pleines +1 L.A.S. de Claire COMTE ; (Paris, vers 1857). 2 500/3 000 F

Les finances des Bouffes-Parisiens sont désastreuses et Offenbach s'adresse à son banquier, Polydore MILLAUD, pour le supplier de repousser l'échéance d'un billet de 3000 frs, car il revient de Londres et a trouvé son ami et associé Charles COMTE très gravement malade. Le compositeur est sérieusement inquiet, "... et ce qui me désespère, c'est mon ignorance en fait d'administration... Aussitôt mon retour à Londres, j'envoie son frère... à Paris, pour organiser et arranger ici les affaires en souffrances... Vous savez que nous avons de très grands succès là-bas. J'aurais voulu vous... conter cela...", etc.

A la suite de la lettre d'Offenbach, sur la 3ème page, Claire COMTE ajoute une missive d'une vingtaine de lignes confirmant les dires du compositeur et priant le banquier d'être "... assez bon d'accepter un renouvellement de Mr Offenbach à l'époque que vous voudrez bien indiquer...", comme cela s'est déjà fait par le passé, etc.

A partir de 1857, la troupe des Bouffes-Parisiens profite de l'été pour se produire hors de France ; cet année-là, elle est en Angleterre où, effectivement, son succès est immense ; Offenbach, qui la dirige, voit ainsi s'éloigner le spectre de la... prison pour dettes qui le hantait à Paris (et la présente lettre en est une preuve) à cause des importants frais engagés lors de la restauration de la salle du passage de Choiseul. A noter que ce théâtre, devenu les nouvelles Bouffes-Parisiens en décembre 1855, avait été repris - avec Offenbach comme associé - par les enfants de l'ancien propriétaire, l'illusionniste suisse Louis Comte. L'un de ses fils, Charles, dont il est question dans notre lettre, épousera en 1865 Berthe Offenbach, fille du compositeur. [Voir aussi le numéro 69, Paul de Musset à Offenbach]
 
 

72. PASTEUR Louis (1822-1895) Biologiste, créateur de la microbiologie - L.A.S., 1 p. in-8 ; Paris, 31.X.1885. 3 000/4 000 F

Le 6 juillet 1885, Pasteur s'est enfin décidé à pratiquer sur l'homme sa vaccination antirabique. Il vit dans la satisfaction exaltante des résultats prodigieux qu'il obtient, et malgré d'ardentes controverses, il voit les mordus arriver toujours plus nombreux à la porte de son laboratoire. Contraint alors d'agrandir ses services, il en fait part à l'architecte responsable des bâtiments de la Ville de Paris car, dans l'attente de rencontrer Monsieur Poulin auquel il veut dire "... instamment de songer à des réserves pour l'établissement d'un Service pour le traitement des mordus qui m'arrivent en foule, je demande deux préparateurs nouveaux...". Le Savant voudrait donc que soient aménagées "... sur vos ressources ordinaires, deux pièces pour loger ces deux aides nouveaux...".

Très beau texte écrit par Pasteur à un moment décisif pour l'avenir de ses recherches sur la rare !
 
 

73. PASTEUR Louis - Sa signature autographe sur un feuillet in-8, accompagnée des signatures de Ferdinand de LESSEPS et d'Edouard PAILLERON, directeur de la Revue des Deux Mondes ; Paris, vers 1890. 1 200/1 500 F

Belle réunion de signatures qui sembleraient avoir été obtenues lors d'une séance de l'Acacémie Française à laquelle tous trois appartenaient. Ferdinand de Lesseps, qui y était entré en avril 1885, a ajouté ce qui fut sa

devise : "Fais ce que dois, advienne que pourra".
 
 


Marcel PROUST

(1871-1922)

Ecrivain, il consacra une grande partie de sa vie à la rédaction du cycle romanesque

"A la recherche du temps perdu"

Intéressante sélection d'autographes et documents émanant de cet illustre auteur, adressés à sa mère Jeanne PROUST, à Robert de MONTESQUIOU et surtout à son grand ami Reynaldo HAHN, qu'il avait rencontré au printemps de l'année 1894.



74. L.A., 2 pp. in-8 obl. ; (Paris, été 1896). Petites déchirures touchant un mot. 5 000/6 000 F

A sa mère, Jeanne PROUST, née Weil (1849-1905).

Le jeune dandy, qui cherche semble-t-il à s'éviter une nouvelle période de service militaire, demande à sa mère de faire porter par Gustave son livret au bureau de recrutement où il devra dire, si on le lui demande, que l'écrivain est censé "... être souffrant ce matin d'une petite crise d'asthme...". Il précise qu'il a glissé dans ce livret une lettre pour le commandant Risert, dans le cas où les choses ne se passeraient pas comme prévu. Il suggère queGustaveseprésenteau responsable du bureau militaire "... comme il l'a déjà fait... peut-être en offrant un cigare, je ne sais...".

Proust termine sa lettre par la phrase suivante : "... Bonsoir et silence. Il est 1 h 1/2 ! (Non pas tout à fait)..." ; ces mots entre parenthèses furent rayés par l'écrivain.

Bien curieuse missive, surtout lorsqu'on sait que Proust, engagé volontaire en 1889 - pour servir sous les drapeaux une seule année au lieu des trois obligatoires - avait vécu cette période de discipline et de camaraderie comme l'une des plus heureuses de sa vie ; il y puisa même, parmi les gens qu'il fréquenta, des modèles de personnages pour ses ouvrages futurs...
 
 

75. L.A.S. "Marcel", 1 1/2 pp. in-8 (incomplète du début) ; (juillet 1896). 6 000/8 000 F

A sa mère, Jeanne PROUST, peu après la mort (30.VI.1896) de son grand-père maternel, Nathé WEIL, dont il a sous les yeux un petit portrait. "... Cette photographie de grand'père est très bien. Il me semble toujours que c'est une véritable injustice non que nous soyons séparés de lui, mais lui de nous qui lui appartenions tant, et appartenons toujours, qu'il avait reçus, et faits aussi, siens. Nous sommes comme une maison sans maître...". Puis il est question d'un chanteur allemand rencontré chez Madeleine LEMAIRE, qui "... est venu hier visiter les appartements. Mais malgré mes éloges hypocrites de l'appart.t... il ne l'a pas aimé...", etc.

S'étant accusé d'indifférence et de manque de cœur à la mort de son grand-père, Proust éprouva du soulagement à se retrouver lui-même lorsque, au retour des funérailles, en rentrant dans la chambre vide du défunt, il fut pris de larmes intarissables. Et c'est encore le vide qui l'émeut, semble-t-il, lorsqu'il écrit dans la lettre ci-dessus : "Nous sommes comme une maison sans maître...".

Touchant témoignage envers un grand-père qui, sévère à l'égard de Marcel enfant, lui manifestait une sollicitude inattendue lorsqu'il le voyait réellement en détresse. Nathé Weil sera un peu Monsieur Sandré, dans Jean Santeuil, long roman autobiographique, paru posthume en 1952.
 
 

76. L.A.S. "Haszonen Binivals", 3 pp. in-8 avec dessin. 12 000/15 000 F

Au jeune compositeur Reynaldo HAHN, rencontré chez Madame Lemaire lors d'une soirée de mai 1894. Leur amitié fut tendre et passionnée durant les deux années qui suivirent, et modérée, quoique sans nuages, pendant le reste de la vie de Proust. Les lettres que ce dernier adressait à son ami sont souvent pleines de fantaisie - surtout dans le choix des noms d'emprunt - et parfois illustrées d'amusants croquis.

La missive que nous offrons ici en est un exemple typique. "Mon cher Bignibouls, Quand je te disais que tu hosais mieux que moi (ce qui est hindiscutablement vrai hélas car je tiens plus à ma réputation littéraire qu'à la tienne) je ne savais pas encore que j'avais devant moi l'auteur de ce prodigieux morceau bourré d'autant d'esprit, de finesse, de friandises, de grâces... qu'une scène du Misanthrope et d'autant de poisons, de poignards, de yatagans et de flèches que l'arsenal d'un parfait guerrier... Est-ce que tes amis de la littérature... l'ont lu ? Le Tellier l'a-t-il lu ? Hallays ?...", etc., etc.

La missive se termine par une esquisse s'étalant sur une demi-page ; elle nous montre quatre petits voiliers se dirigeant péniblement vers un port en affrontant une mer déchaînée aux vagues gigantesques. Proust a noté juste au-dessus qu'il s'agissait de l'entrée d'un port, d'après une vue peinte par TURNER.
 
 

77. L.A.S. "Votre Chéri" (?), 2 pp. in-8. 6 000/8 000 F

A Reynaldo HAHN. "Mon cher petit Bunibuls, Je vous ai transcrit une si longue lettre que je ne peux pas me fatiguer à la récrire. Mais je n'ose pas l'envoyer par peur qu'égariez. La garde ici et ne la perds pas, car j'oublierais ce que je vous y dis...". Il n'a plus demandé de nouvelles de la santé de leur ami le peintre Coco de MADRAZO : "... je voudrais que vous lui disiez qu'il ne me promet pas un rocher, n'ayant pas eu signe de vie de moi car c'est chez vous que je demandais... Dois-je lui écrire ?...". Par contre, Proust ne souhaite pas se manifester auprès de Lady RIPON, "... ne sachant que lui dire et étant fatigué... Surtout qu'elle ne m'écrive pas car il faudrait que je lui réponde et cela m'embêterait beaucoup..." !

 La lettre se termine par une curieuse allusion au sort qu'il a destiné à un cadeau reçu de la comtesse Elisabeth de GREFFULHE ; Proust s'est en fait empressé de l'offrir à Marie NORDLINGER, la belle cousine anglaise de Reynaldo Hahn, qu'il avait connue en décembre 1896. Elle sera l'Albertine de la Recherche, ainsi que, comme l'écrit George D. Painter dans sa biographie, "... l'Ariane dont le fil devait amener Proust presque au centre du labyrinthe...".

Texte intéressant à plus d'une titre.
 
 

78. L.A.S. "B.[onswar]", 1 p. in-8. 3 000/4 000 F

A Reynaldo HAHN. "Cher Minibuls, il me semble que je ne suis pas trop malade, et je crois que je serai visible de sept heures et demi à minuit... Mais je prie mon cher Buncht de ne pas se déranger..., et je lui envoie mille petites mininulseries. Bonjour...".

Par chance, dans l'appartement du rez-de-chaussée, loué au docteur Gagey, on "... fait cabinet depuis ce matin... Ne l'avouez à personne : cela m'a fait dormir comme un pieu !...". Il rappelle à Reynaldo de penser aux "... 2 fauteuils pour Bady (le jeune Henri BARDAC ?) pour Mercredi ou Vendredi...", etc.
 
 

79. L.A.S. "Bonswar", 2 pp. in-8. 8 000/10 000 F

Curieux texte à Reynaldo HAHN. "Bunibuls, trop fais chaut ne pas détailch, ni plus ou moins que dimanche, car ai un peu pleurté (très peu) de ne pas être là à l'heure où on a dit : que nous avons eu l'honneur, non pas pour crier, ce qui ne m'aurait pas fait tant de plaisir, mais pour voir si et si..." ; il ne se consolera donc jamais d'avoir manqué une telle occasion.

Proust exprime ensuite un désir : "... Si un de nos acolytes voulait avant 10 minutes d'ici, monter me donner détailch en me sonnant qu'un tout petit coup et ne faisant pas de bruit, à cause de Gagey, j'avoue que pour la 1ère fois je comprends ce que c'est désirer sentir... Mais si personne ne peut, ne vous dérangez pas à m'envoyer dire qu'on ne peut pas, je le verrai bien. Herdieu... Que personne ne vienne après 2 heures 5 minutes..." !

 La mort de Madame Proust, en 1905, avait donné à l'écrivain libre accès à Sodome ; dès 1907, et jusqu'à la fin de sa vie, se succédèrent des jeunes gens qui partagèrent son logis, comme l'attestent certaines de ses lettres à Reynardo Hahn.
 
 

80. L.A.S. "Marcel", 3 pp. in-8. 8 000/10 000 F

A Reynaldo HAHN. "Cher petit Bugnibuls, Je voudrais bien avoir petites nouvelles. Est-ce que G. a répondu ? Est-ce que le moral n'est pas trop triste ? Comment a été la nuit ? Mon petit Bucht j'ai été bien stupide car... je me suis levé un moment hier soir à minuit et... je ne sais quand je pourrai recommencer...". Proust dit vouloir garder toutes ses forces "... au service de mon Bucht... D'ailleurs il n'a qu'à dire et je vais. Ce matin avant de me kouscher je viendrais bien, mais j'ai peur de vous déranger si tôt. Mon cher gentil, c'est bien moschet d'avoir une santé comme moi quand on aime quelqu'un comme je vous aime...".

L'écrivain avoue son impuissance, son incapacité à être utile à son ami. "... Je sentais cela quand maman était malade. Depuis sa mort, j'éprouvais une sorte de soulagement à pouvoir être malade sans manquer à personne. Et maintenant, quand je pense que je pourrais... vous servir, je suis désespéré...", etc.

Magnifique lettre d'amour se terminant par la recommandation suivante : "Lisez... bien, mes trois petites pages, mais ceci fait, brûlez-les bien", ce que Reynaldo Hahn ne fit heureusement pas...
 
 

81. L.A.S. "Marcel Proust", 7 pp. grand in-8 ; (Paris, automne 1919). 20 000/25 000 F

Extraordinaire missive, l'une des toutes dernières que Proust adressa à Robert de MONTESQUIOU !

L'auteur de la Recherche a été contraint de quitter son appartement du 102 boulevard Haussmann, acheté par un banquier. "... Je suis réduit à me répéter les versets : Les renards auront-ils des tanières et les oiseaux du ciel des nids, et faudra-t-il que le fils de l'homme soit seul à ne pas trouver une pierre où reposer sa tête..." ; c'est à la hauteur de si nobles paroles que se situent, selon Proust, les poèmes que vient de lui adresser Montesquiou, et la "... souffrance minutieusement et amplement ressentie les rend dignes de celui qui sait toujours transposer ses atavismes, en pensée et en beauté... Vous avez seulement tort de croire à une mutation physique... alors que vous êtes en pleine maturité...".

Proust est d'autre part persuadé que son portrait du Poète "... est fort actuel et le restera. Vous voyez qu'il a fini par paraître, car, avec moi, tout finit par arriver malgré les retards et les impedimenta d'une santé qui n'est plus que meditatio mortis...".

Montesquiou désirant se servir d'une phrase extraite d'une ancienne lettre de Proust, celui-ci en demande une copie afin d'en réviser le texte : "... Si vous voyez les innombrables ratures des manuscrits qu'on m'accuse d'avoir laissé s'allonger au courant de la plume, vous comprendrez le malaise que j'aurais à ne pas être admis à revoir ce que... j'ai oublié entièrement...". Puis encore, à propos du "portrait de Montesquiou" tracé par Proust : "... Je regrette... que mon portrait ne vous ait pas mieux plu. Mais la comparaison que vous faites avec Shelley... est ravissante. Ce sont des choses que vous seul savez et dont vous tirez des effets connus de vous seul...", etc.

Publiée dans "Lettres à Robert de Montesquiou" (Plon, 1930), sous le numéro 241.
 
 

82. PROUST (Au sujet de) - L.A.S., 1 p. in-8, de Reynaldo HAHN (1875-1947) ; Paris, été 1919. Adresse autographe et marques postales au dos. 1 000/1 500 F

Concernant la recherche d'un nouvel appartement pour Marcel PROUST qui, le 30 mai 1919, avait dû quitter son ancien logement, la maison dans laquelle il était situé ayant été achetée par un banquier pour en faire une banque !

Reynaldo Hahn s'adresse à Monsieur Montcharmont pour lui faire savoir que son ami "... Marcel Proust serait désireux d'envisager la possibilité de prendre votre appartement, s'il n'a pas encore été happé...". Le compositeur attendra "... un petit mot de réponse..." au cas où son correspondant, qui demeure au "200 rue de Rivoli" est toujours dans l'idée de céder son logement.

 Joli document, témoignage d'une amitié désormais fraternelle, vieille d'un quart de siècle.
 
 

83. PROUST - HAHN - MONTESQUIOU - L.A.S. "R. M." du poète Robert de MONTESQUIOU (1855-1921), 3 pp. in-4 obl. ; Neuilly, 1.XII.1907. 2 500/3 000 F

Suite à la publication de son ouvrage Altesses Sérénissimes (1907), Montesquiou avait écrit à Reynaldo HAHN l'étrange lettre que nous offrons ici. "Cher Monsieur, vous savez que j'aime correspondre avec vous... Examinons ensemble, si vous le voulez bien, la rédaction dont vous parlez. J'y vois, tout d'abord, la grandeur représentée par les Altesses ; le petit nombre... convoqué pour leur faire accueil, ne figure qu'une grandeur de plus, puisque c'est un choix. La meilleure preuve est que vous en faites partie...". Quant à l'humilité, "... je vous avouerai qu'elle est feinte... J'ai observé que les avantageuses promesses forçaient parfois d'en rabattre sur leur réalisation...", etc.

Evidemment très étonné de recevoir ce message, Reynaldo Hahn s'empressa d'en faire parvenir l'original à Marcel PROUST, non sans avoir préalablement écrit en tête quelques lignes ainsi conçues : "Vraiment, mon petit Bunch, ceci dépasse les bornes ! Etes-vous sûr qu'il ne boit pas ? - Biniuls".

Au début du mois d'avril 1907, le "comte Robert" s'était rendu chez Proust pour lui dédicacer, de sa main, le recueil de ses derniers essais, Altesses Sérénissimes, avant de se lancer dans un monologue aussi brillant que d'habitude. Mais à une réflexion de Proust sur les signes d'une vieillesse proche, Montesquiou avait prit ombrage et l'auteur de la Recherche dut... s'excuser. Premier froissement entre vieux amis qui sera suivi de bien d'autres, surtout après 1919.
 
 

84. PUVIS DE CHAVANNES Pierre (1824-1898) Peintre et décorateur : Panthéon, Sorbonne, etc. - L.A.S., 2 pp. in-8 ; Paris, 21.IV.(1889 ?). 500/600 F

"Bien cher ami, ... Comme en toute chose j'ai horreur des demi-mesures, je veux... rester absolument fidèle..." à un régime très rigoureux qui lui est imposé. "... Les réunions de gens aimés et sympathiques étant les plus dangereuses... [je] viendrai le soir vous serrer la main à tous...".
 
 

85. RENOIR Auguste (Les fils d') - DEUX L.A.S., 2 pp. in-8, de Pierre (1885-1952) et de Jean (1894-1979) ; sans date et Paris, 22.I.1918 (cachet postal). Adresse autographe. 2 000/2 500 F

Alors que l'illustre peintre travaille encore inlassablement, pour son plaisir et pour celui des amateurs et marchands d'art qui le harcèlent, ses enfants, quant à eux, ... encaissent ! Dans ces missives en effet, toutes deux adressées au marchand de tableaux, Ambroise VOLLARD (1868-1939) - qui avait fait pour ainsi dire de Renoir son fond de commerce ! - soit Pierre, soit Jean, réclament de l'argent ; le premier en a "... besoin d'un peu..." seulement ; le deuxième dit en avoir "... encore besoin... Pouvez-vous m'envoyer 300 francs soit chez moi... ou bien... je puis passer chez vous...". Ce dernier évoque aussi une "... heureuse entrevue avec Mr Mortier...", etc.

Nombreux sont les tableaux où Auguste Renoir représente ses deux fils dans leur tendre enfance. Pierre embrassera la carrière d'acteur et travaillera avec Jouvet ; quant à Jean, il trouvera sa voie dans le cinéma, comme réalisateur.
 
 

86. ROUGET DE LISLE, Claude-Joseph (1760-1836) Officier et compositeur. Capitaine du génie à Strasbourg à l'époque de la Révolution, il y écrivit les strophes d'un Chant de guerre qui devint La Marseillaise - L.A.S., 1 p. in-8 ; Choisy-le-Roy, 19.XI.[1830]. Adresse et marques postales sur la IVe page. 3 000/3 500 F

Rouget de Lisle manifeste auprès de l'éditeur et marchand de musique allemand installé à Paris, Maurice SCHLESINGER, son inquiétude désabusée devant les agissements assez inconsidérés - et, semble-t-il, habituels - du libraire : "... tourmenté pour votre compte et pour le mien, ... je me rendis en sortant de chez vous chez l'ami à qui j'ai passé vos trois billets... Je le trouvai... et il m'apprit que ces billets étaient déposés dans la maison Lafitte... Il est persuadé qu'on ne s'y prêtera pas à l'arrangement que vous proposez...".

L'auteur de la Marseillaise prévoit des conséquences infiniment désagréables pour lui comme pour son correspondant : "... pour ma part, j'en suis inquiet et affligé plus que je ne veux, que je ne puis vous le dire, et ne sais trop vous prier de faire tous vos efforts... mieux... plutôt que plus tard...".

Après une courte période de difficultés financières, la Maison Schlesinger trouva sa voie et son succès en publiant les partitions de Berlioz, Chopin, Meyerbeer, Donizetti, et de bien d'autres, mais aussi la célèbre Revue et Gazette musicale qui compta, parmi ses collaborateurs, Liszt, Sand, Schumann, Wagner, etc.
 
 

87. SAINT-SAËNS Camille (1835-1921) Compositeur, auteur entre autres de Samson et Dalila - L.A.S., 1 p. in-4 ; Cannes, 28.III.1918. 1 200/1 500 F

Au plus fort de la guerre et des bombardements qui terrorisent Paris, le compositeur s'oppose violemment à ce que de la musique allemande soit jouée dans les Matinées dirigées par son correspondant. "... Mais comment ne comprenez-vous pas l'inconvenance d'un Festival Schumann au moment où les Allemands... dans une effroyable bataille... font des efforts surhumains pour nous écraser ! S'il faut absolument de la musique allemande pour attirer le public, qu'on ne fasse pas de musique ! La France d'abord, la musique après...".
 
 

88. SAINT-SAËNS Camille - L.A.S., 2 1/2 pp. in-4 ; Paris, 24.VI.1921. Papier frappé à son chiffre. 1 500/2 000 F

Peu avant sa mort, qui allait le surprendre dans sa 86ème année, le vieux compositeur, dont la jeunesse et le dynamisme de la graphie sont ici étonnants, adresse ces quelques jugements critiques fort pertinents sur l'écriture orchestrale de BERLIOZ - notons que celui-ci fut son maître et Saint-Saëns, habituellement. le glorifiait - ainsi que sur l'estime qu'il a pour le Dictionnaire de Musique de J. J. ROUSSEAU.

S'adressant au directeur de la bibliothèque d'un Conservatoire (une ancienne desciption jointe précise qu'il s'agirait de Monsieur Expert) auprès duquel il espère obtenir des renseignements sur une partition du XVIIIe siècle en sa possession, partition qu'il considère "... curieuse par le soin et même la prétention extrême avec laquelle est écrit le quatuor...", mais contrastant avec la médiocrité de l'ensemble et avec les habitudes du temps, Saint-Saëns fait un lien avec Berlioz "... dont l'érudition n'égalait pas le génie..." et qui "... A ce propos... s'est étonné de voir qu'avec ce système de Col B[asso] les altos passaient quelquefois par dessus les violons. S'il avait connu le dictionnaire musical de Rousseau, il y aurait lu que dans ce cas les copistes faisaient descendre les altos d'un octave et les mettaient à l'unisson des basses...", etc.
 
 

Ces intéressantes considérations musicales exprimées, le compositeur en revient à l'objet de sa lettre, cette partition qui l'intrigue et dont il aimerait connaître l'auteur se cachant derrière le chiffre "D. I. B." : "... Je ne serais pas étonné que ce fût un violoniste, artiste ou amateur, en voyant les acrobaties auxquelles se livrent les violons et les altos...". Il se propose enfin d'offrir la pièce à la bibliothèque du Conservatoire, si celle-ci n'en a pas un exemplaire dans ses rayons.
 
 

89. SAND George (1804-1876) Ecrivain, auteur de romans à succès, héroïne de liaisons célèbres avec Musset et Chopin, entre autres - L.A.S., 1 p. in-12 ; datée "Lundi matin". Papier à son chiffre. 1 500/2 000 F

Missive écrite sans doute bien avant le mois d'avril 1856, date à laquelle George Sand changea son écriture. "Mon enfant, je suis désolée de ne vous avoir pas vue... J'étais au Conservatoire. J'espère que vous me dédommagerez bientôt...". Elle tombe de fatigue, ayant corrigé "... des épreuves toute la nuit...".
 
 

90. SAND George - L.A.S., 7 1/2 pp. in-8 ; Nohant, 21.IX.1866. 12 000/15 000 F

A son grand ami Gustave FLAUBERT, qui lui avait lu La Tentation de Saint Antoine le soir du mardi 28 août 1866, lors de la visite qu'elle lui avait faite à Rouen. De retour à Nohant, elle lui adresse cette très longue et importante lettre, dont voici quelques extraits.

"... Je viens de courir pendant 12 jours avec mes enfants... Et toi, mon bénédictin, tu es tout seul, dans ta ravissante chartreuse, travaillant et ne sortant jamais ?... Il faut à monsieur de Syries (sic), des déserts, des lac asphaltite (sic), des dangers et des fatigues ! Et cependant on fait des Bovary où tous les petits recoins de la vie sont étudiés et peints en grand maître. Quel drôle de corps qui fait aussi le combat du Sphinx et de la Chimère !...".

Elle le qualifie d'être mystérieux, "... doux comme un mouton...", et aurait aimé le questionner, si le respect qu'elle lui porte ne l'en avait empêché, "... car je ne sais jouer qu'avec mes propres désastres, et ceux qu'un grand esprit a dû subir pour être en état de produire, me paraissent choses sacrées... Sainte-Beuve, qui vous aime pourtant, prétend que vous êtes affreusement vicieux... L'observation était si fausse que je n'ai pas pu m'empêcher d'écrire en marge de son livre : C'est vous qui avez les yeux sales...".

Pour George Sand, une grande curiosité est le propre de l'homme intelligent. "... L'artiste est un explorateur que rien ne doit arrêter et qui ne fait ni bien ni mal de marcher à droite ou à gauche, son but sanctifie tout... C'est à lui de savoir... quelles sont les conditions de santé de son âme...".

Le beau soleil de Bretagne a enchanté l'écrivain, malgré un "... vent à décorner les bœufs sur les plages de l'océan... [Et puis] Nous nous sommes... indigérés de dolmens et de menhirs,... nous sommes tombés dans des fêtes où nous avons vu tous les costumes... que les vieux portent toujours. Eh bien, c'est laid... Et les débris celtiques... Bref la Bretagne n'aura pas mes os...", etc.

Il est encore question du Château des cœurs, féerie écrite par Flaubert, Bouilhet et d'Osmoy. Elle aimerait que Flaubert la lui lise : "... C'est si près de Palaiseau, le Croisset ! Et je suis dans une phase d'activité tranquille où j'aimerais bien à voir couler votre grand fleuve et à rêvasser dans votre verger...", etc.

Texte extraordinaire, une vraie page d'anthologie, réunissant deux géants de la littérature française du XIXe siècle !
 
 

91. SHAW George Bernard (1856-1950) Ecrivain irlandais, il triompha au théâtre. Prix Nobel en 1925 - L.A.S. de ses initiales, 1 p. in-12 ; Ayot, 22.IV.1914. Adresse autogr. au dos. 1 000/1 500 F

Son message télégraphique à Kairoran n'a pas reçu de réponse ; il en informe un responsable du Kingsway Theatre de Londres : "... Today I telegraphed to the Majestic in Tunis that I could not leave London until after Friday, which... leaves me no time to go south...". Au mieux, l'écrivain pourrait se rendre à Boulogne et parcourir la Belgique.
 
 

92. SISLEY Alfred (1839-1899) Peintre anglais, un des représentants les plus prestigieux de l'Impressionnisme - L.A.S., 1 p. in-8 ; Moret-sur-Loing, 19.III.1895. Autographe rare ! 3 000/3 500 F

L'artiste remercie pour l'envoi d'un livre. "... Ces questions là me sont un peu étrangères et je ne me sens pas assez compétent pour donner une opinion ; cependant le côté historique et documentaire m'ont fortement intéressé...".

Plongé dans une situation économique peu brillante, le pauvre Sisley est de plus atteint dans sa santé, victime d'une paralysie faciale qui le fait beaucoup souffrir. Il mourra dans d'atroces souffrances et, par une ironie du sort, la gloire qui lui a toujours été refusée de son vivant l'atteindra à peine disparu.
 
 

93. TOCQUEVILLE, Alexis de (1805-1859) Ecrivain et homme politique, il publia De la démocratie en Amérique, œuvre capitale d'analyse politique et sociologique - L.A.S., 1 1/2 pp. in-8 ; Tocqueville, 7.IX.1842. 800/1 000 F

Tocqueville s'intéresse vivement à un jeune officier, fils du général et ancien député de la Manche, J. P. BAILLOD (1771-1853). Ce capitaine d'artillerie demande "... à entrer dans le corps de l'intendance. Son nom est honorablement connu dans l'armée... et... je vous prie très instamment de vouloir bien hâter le moment où les désirs de cet officier... seront enfin exaucés...". Edme BAILLOD (1814-1873) allait être, en effet, bientôt nommé "Intendant militaire"...
 
 

94. TOLSTOÏ Lev Nikolaévitch (1828-1910) L'illustre écrivain russe, auteur d'Anna Karénine, Guerre et Paix, Mort d'Ivan Illitch, etc. - L.A.S., 1 1/2 pp. in-8 ; [Nikolskoïe], 26.II.1897. Enveloppe autographe timbrée. En français. 10 000/12 000 F

A Madame "Brümmer" (de la famille du général E. V. BRIMMER, 1797-1874, sous les ordres duquel Tolstoï avait servi dans sa jeunesse ?), résidant à Riga, en Lettonie.

L'écrivain lui est fort reconnaissant pour sa lettre et pour l'occasion qui lui est donnée "... de faire savoir à Biornson que j'ai reçu son livre Der König... je l'ai beaucoup admiré (je le dis très sincèrement, pas par politesse. Je l'ai lu à haute voix à plusieurs de mes amis en leur faisant remarquer les beautés qui m'avaient frappé le plus)...". Ce livre a renforcé l'opinion qu'il s'était faite sur cet excellent confrère étranger : "... C'est un des auteurs contemporains que j'estime le plus et la lecture de chacun de ses ouvrages me donne non seulement une grande jouissance, mais m'ouvre de nouveaux horizons...", etc.

Le norvégien Björnstjerne BJÖRNSON (1832-1910) allait recevoir quelques années plus tard le prix Nobel de littérature (1903) ; en attendant, il venait de faire paraître, dans sa traduction allemande, son drame intitulé Le Roi Sverre, où le ton de la légende se mêle à l'idylle sentimentale et à un moralisme destiné à régénérer l'organisme social, ce à quoi l'écrivain russe était tout particulièrement sensible.

Dans son Journal, à la date du 26 février 1897, Tolstoï nota : "Vivant. J'écris pour exécuter ce que j'ai décidé. Aujourd'hui écrit toute la matinée des lettres, je n'avais pas d'énergie pour le travail...".
 
 

95. TOURGUENEFF Ivan (1818-1883)Ecrivain russe. Ses Récits d'un chasseur consacrèrent sa gloire littéraire - L.A.S., 1 p. in-8 ; "Jeudi matin - rue de Rivoli 210" (Paris, mars 1865 ?). 2 500/3 000 F

"Mon cher ami, Pardon de ne pas vous avoir répondu plus tôt, mais j'ai eu un mariage sur les bras... Je viendrai dimanche chez vous... En même temps je vous envoie mon livre...".

Cette lettre semble avoir été écrite quelques jours après le 24 février 1865, date où Pauline, fille de l'écrivain, épousa Gaston Bruère. On sait que les préparatifs de ce mariage avaient beaucoup occupé (et préoccupé !) Tourgueneff. Quant au "livre" en question, il pourrait s'agir d'un exemplaire de Pères et fils, préfacé par Mérimée et édité en 1863 par Charpentier.
 
 

96. UTRILLO Maurice (1883-1955) Peintre et poète montmartrois, son style est un mélange de naïveté formelle et de raffinement chromatique - POÈME A.S., 1 p. in-4. Rare. 5 000/6 000 F

Trois beaux quatrains, jetés sur le papier d'une plume rapide et désordonnée. Ratures et corrections.

"Au caprice

Entre cent roses, ô, Lori (?), oui, toutes françaises,

Le bien seul peut s'allier en folles arabesques,

A la beauté, bon sens, à la vertu et puis

A cette intégrité que l'on sortait du puits,

Seul cet être bizarre, singulier et étrange

Qui seul peut d'un démon parfaire presqu'à l'ange

Lori, J'ai dit le poète en son intégrité,

Toute de vaillance et de pure loyauté.

Lori. J'ai dit une rose et puis chose certaine,

Picturale personne, ô sans grâce hautaine,

O vous Madame aux charmes impromptus,

Qui joignez à la force, ô grâces, puis vertus.

Maurice Utrillo V."

Ce poème est-il dédié à Lucie VALORE (1878-1965), sa femme depuis 1935 ? Elle avait été l'épouse de l'écrivain belge Pauwels.
 
 

97. VALÉRY Paul (1871-1945) Le poète du "Cimetière marin" - L.A.S., 2 pp. in-12 ; "Vendredi - 40 Rue de Villejust" (Paris, vers 1900). 2 000/2 500 F

Lettre émaillée d'un véritable trésor de réflexions originales, adressée à H.-D. DAVRAY, traducteur et critique des Lettres anglaises au Mercure de France. "... Je ne sais quoi - déménagements, etc. - m'a empêché de vous répondre quant au Matador de Harris (quel malin doit être ce Harris !) et voici les Pirates de la mer qui me sollicitent de tentacules délicieuses...".

Puis il continue : "... Ce Wells est plein de talent. Vous savez que je lui voudrais peut-être un rien de plus qui le séparerait davantage de Verne et le rapprocherait de Poe. Un je ne sais quoi de solennel et d'approfondi... Mais il ferait bien plus mal ses affaires et au point où en sont les choses de l'esprit... C'est peut-être magnifique de surmonter la profondeur qu'on peut avoir et de considérer l'écriture pour ce qu'elle est : comédie...", etc.

Le jeune Valéry semble apprécier ici le travail de traducteur exercé par son correspondant : "... c'est votre français qu'il faut lire. Il est comme le maillot des danseuses : il colle mais il embellit...".

A propos de H. G. WELLS, qualifié ici par Valéry d'écrivain talentueux, peut-être n'est-il pas inintéressant de rappeler ce qu'écrivait ce même Valéry à Gide dans une lettre de juillet 1899 : "... La France ne fait plus que des traductions : Nietzsche, Haroun et ce Wells stupide dont Davray nous inonde..." !
 
 

98. VERDI Giuseppe (1813-1901) Le compositeur italien - L.A.S., 1 p. in-8 ; Busseto, 6.XI.1876. Texte en français. 10 000/12 000 F

Au printemps 1876, Verdi était venu à Paris pour faire traduire en français le livret de son opéra Aïda, et tenter de trouver une solution à "l'affaire Du Locle". Pour cette dernière, il avait en vain mis aussi sur la touche Escudier et Perrin, l'ancien directeur de l'Opéra.

Les voies légales s'avérèrent nécessaires, comme le témoigne cette lettre adressée à un avocat parisien : "... J'ai eu l'honneur de vous écrire, il y a à peu près deux mois, pour vous demander la note de tout ce que je vous dois pour l'affaire Du Locle... N'ayant plus reçu de réponse, il se pourrait bien que ma lettre eut été perdue...". Verdi insiste pour acquitter sa dette envers son correspondant, qui a su arranger "... avec tant de zèle et d'intelligence une affaire très pénible et très délicate...".

En 1876, Camille DU LOCLE (1832-1903), le librettiste du Don Carlos et le traducteur de Simon Boccanegra, Forza del destino, Aïda et Otello, était sur le point de quitter la direction de l'Opéra Comique, fortement endetté. Il se trouvait que, depuis 1870, il avait "emprunté" quarante-huit mille francs revenant à Verdi lors de la signature par ce denier du contrat d'Aïda avec le Théâtre du Caire. Après six années d'attente, justifiée par les problèmes financiers de Du Locle, la patience du compositeur était à son comble et ce dernier, grâce à l'action de son avocat parisien, avait obtenu gain de cause : le librettiste fut condamné à rembourser la dette au moyen de garanties souscrites en sa faveur par une de ses vieilles tantes.

Quelques mois plus tard, le 7 février 1877 exactement, la faillite de Du Locle fut prononcée. Celui-ci profitera néanmoins encore des largesses de Verdi, notamment lors des mises en scène des nouveaux opéras Otello et Falstaff.
 
 

99. VERLAINE Paul (1844-1896) Poète dont les œuvres sont aussi tumultueuses que le furent sa vie et ses amitiés avec Rimbaud - Manuscrit autographe, signé en tête "Paul Verlaine", 2 pp. in-4 montées sur deux feuilles plus grandes. Bord inférieur effrangé à la deuxième page. 10 000/12 000 F

Important manuscrit autographe, raturé et corrigé, titré " Mi - a - ou ". Il s'agit d'un monologue/dialogue surréaliste avec son chat aux yeux verts que l'auteur confond avec le "... fils de la maison, galopin d'une douzaine d'années...". Dormeur éveillé, il évoque la paresse pure et simple et coupable, l'élasticité des lits, les draps caresseurs, les belles chastetés, l'ithyphallisme, les résolutions de guérir, de s'abstenir de boire.

"... boisson, ô la boisson ! - et du reste, imbécile ! Est-ce étant presque infirme, avec un système rhumatisant que... Mais la chair est si faible et tu trouves encore et toujours çà si bon ! C'était bien la peine d'avoir eu ta grande crise de vertu, que peu d'hommes eussent soutenue, après ton sang en route de par les fredaines de ta jeunesse pour en arriver à cet ithyphallisme un peu honteux à ton âge presque mûr...

- Miaou...

- Ah oui, les formes blanches, aux fuites d'ambre et d'ombres, les odeurs despotiques, la fraîcheur et la chaleur et la moiteur et les satins tissus puis les défilés et les frisés blancs et roses et noirs et blonds... Tes mains, tes lèvres... Oui abjure çà... tu crus que c'était meilleur encore, souviens-toi. Mais non, tu te raidis. Ton corps un peu remis se bande à nouveau, et que quelqu'un de gentil vienne...

- Mia - aaa - ou !

- Comme ce chat miaule bizarrement ! On dirait presque une voix humaine...

...

- Miaouaaaou !

- Petit insolent, tu me le paieras...", etc., etc.

Une partie du texte de la deuxième page semble avoir été dicté par Verlaine qui l'a ensuite corrigé de sa main.

"... il s'agit de tuer le plus d'hommes qu'on pourra au meilleur marché possible..." !
 
 

100. VOLTAIRE, François-Marie Arouet, dit (1694-1778) L'illustre écrivain et philosophe - L.A.S. "Volt.", 4 pp. in-4 ; Colmar, 14.V.1754. 20 000/25 000 F

L'écrivain répond à une lettre du prince héréditaire Frédéric de HESSE CASSEL, et commence par le complimenter sur son écriture : "... Je suis toujours émerveillé de votre belle écriture. La plupart des princes griffonnent, et votre altesse sérénissime aura peine à trouver des secrétaires qui écrivent aussi bien qu'elle. Permettez-moi d'en dire autant de votre stile...". Puis il évoque de toutes nouvelles expériences qui pourraient bouleverser l'art de la guerre : "... On fait à présent à Colmar une expérience de phisique fort au-dessus de celles de l'abbé Nolet. Elle est doublement de votre ressort, puisque vous êtes phisicien et prince. Il s'agit de tuer le plus d'hommes qu'on poura au meilleur marché possible ; au moyen d'une poudre nouvelle faitte avec du sel qu'on convertit en salpêtre. Le secret a déjà fait beaucoup de bruit en allemagne ; et a été proposé en angleterre et en dannemark. En effet on a fait de bon salpêtre avec du sel, en y versant beaucoup desprit de nitre ; c'est à dire on a fait du salpêtre avec du salpêtre a grands frais, comme on fait de l'or, et ce n'est pas là notre compte...".

Les inventeurs ayant demandé "... 450 mille écus d'allemagne pour leur secret, et un quart dans le bénéfice de la vente...", Voltaire en déduit qu'ils sont sûrs de leur opération. L'un est un baron de Saxe, nommé Planits, l'autre "... un notaire de Manheim nommé Boull qui fait actuellement de l'or aux Deux-Ponts, et qui a quitté son creuset pour les chaudières de Colmar...". Dernièrement, le baron "... est parti pour aller demander en Saxe de nouvelles instructions a un de ses frères... grand magicien. Le notaire reste toujours pour achever son acte autentique ; et il attend patiemment que le nitre de l'air vienne cuire son sel dans ses chaudières et le faire salpêtre. Il est bien beau avec un homme comme luy de quitter le Grand Œuvre pour ses bagatelles. Jusqu'à présent le nitre de l'air ne l'a pas exaucé. Mais il ne doute pas du succès...".

Après quelques lignes relatives à ses projets de voyage, Voltaire s'entremet pour la vente d'une collection de tableaux : "... Voyla le catalogue... que V. A. S. demande. J'ose luy conseiller de prendre le tout. Cela n'est pas si cher que du salpêtre et vous payeriez cette bagatelle un jour, à votre commodité et en deux ou trois payements, sans vous gêner ny pour le temps ny pour la somme. Vous serez aussi le maître du prix. Comptez que c'est une bonne occasion...".

Après s'être fâché avec le roi Frédéric II de Prusse, Voltaire était revenu en France ; Paris lui étant interdit, il alla séjourner quelques temps à Colmar, chez Madame Goll. C'est en cette année 1754 que les libraires Cramer l'encouragèrent à s'installer à Genève. En décembre déjà, on retrouve le Philosophe à Prangins, près de Nyon, dans le canton de Vaud.
 
 

101. WAGNER Richard (1813-1883) Compositeur allemand, créateur du drame lyrique intégral, écrivant lui-même ses livrets - L.A.S., 1 p. in-8 ; Bayreuth, 22.XII.1874. En allemand, traduction jointe. 10 000/12 000 F

A Carl VOLTZ, l'agent avec lequel Carl Batz gérait les intérêts artistiques de Wagner. Ce dernier, qui se réserve de répondre plus tard à une lettre adressée au notaire Skutsch, attend "... sans faute la communication de vos contre-propositions... pour servir de base à une future relation fructueuse entre nous avant la fin de cette année..." (traduction).

Le 21 novembre précédent, Wagner avait achevé la partition du Crépuscule des dieux III et, par conséquent, tout L'Anneau du Nibelung ; le 1er décembre, il avait pris connaissance des premiers décors pour L'Anneau confectionnés par Brückner à Cobourg. Cette lettre à Batz et Voltz se rapporte vraisemblablement à la création future du Ring et l'ouverture du fameux festival de Bayreuth.
 
 

102. WAGNER Richard - L.S., 4 pp. in-4 ; (Bayreuth, début janvier 1875 ?). En allemand, traduction jointe. 6 000/8 000 F

Longue et importante lettre relative à ses droits d'auteur et à leur partage avec ses imprésarios. Wagner réclame à Batz et Voltz le règlement des recettes de Francfort et de Hambourg. "... En ce qui concerne vos prétentions pour Dresde et Vienne, je vous prie de m'en dresser la liste. Vous les justifierez avec les lettres... échangées et vous me direz quand et avec qui vous avez eu des contacts pour défendre mes intérêts...".

Le compositeur, devenu fort méfiant, se voit d'autant plus obligé de demander des preuves que lors de son dernier voyage à Vienne, en novembre 1874, on a là-bas pratiquement nié avoir été en relation avec ses agents à son sujet ! "... et je n'ai encore pas le moindre témoignage de Dresde, comme quoi vous auriez fait des démarches dans mon intérêt, et bien moins encore qu'elles auraient eu un quelconque succès. Vous pouvez tranquillement laisser tomber tout cela, parce qu'à Dresde, vous n'obtiendrez rien du tout, ni l'un, ni l'autre...".

"... Quant au changement, que vous soulignez, intervenu dans nos relations, vous devez en chercher la cause exclusivement chez vous-mêmes...". Wagner reproche à ses correspondants de n'être pas même venus signer le nouveau contrat qu'ils avaient établi ensemble, et d'avoir le triste courage de lui "... soumettre une contre-proposition... qui est pratiquement une attaque contre mon honneur et qui devrait me faire tomber de façon révoltante sous votre dépendance. A la vue de cette évolution des choses, et, partant, de la connaissance ainsi acquise de mes relations avec vous, il ne peut plus y avoir entre nous qu'une relation d'affaires strictement, d'où je souhaite que toutes les élucubrations quant à votre dévouement, par exemple la préférence qui me serait accordée par rapport à d'autres compositeurs, soient bannies, parce qu'elles me paraissent très absurdes...".

"...Aussi bien toute tentative d'imputer à d'autres la responsabilité de cette nouvelle situation et de parler de manœvres, etc., sera nécessairement considérée par moi comme infantile et offensante. La situation actuelle a son origine dans votre manque de parole, et ni les sophismes ni les suspicions jetées sur des tiers n'y changeront rien...", etc.

Wagner, qui s'est lancé dans la grande aventure du Festival de Bayreuth, semble avoir décidé de reprendre le contrôle de ses affaires, même s'il avoue lui-même ici ne tenir aucune comptabilité...

Superbe texte témoignant des difficiles rapports qu'entretenaient au XIXe siècle les auteurs et leurs agents.
 
 

103. ZOLA Emile (1840-1902) Romancier, chef de file du naturalisme en France - Manuscrit autographe, 1/4 p. in-8. Attestation A.S. de sa veuve Alexandrine Zola. 1 000/1 500 F

Quelques lignes autographes, ébauche d'un texte vraisemblablement abandonné lors de la rédaction de l'un de ses romans : "... parce qu'elle restait obscure, vaste et insondable, parce qu'elle restait une de ces sciences balbutiantes, où l'imagination est maîtresse...", etc.

Au-dessous, attestation d'Alexandrine Zola, femme de l'écrivain, qui offre cette page à la "Tombola de l'Union des familles françaises et alliées" afin qu'elle soit vendue à leur profit : "... Je certifie que les lignes ci-dessus sont bien de l'écriture de mon cher mari, page abandonnée au cours de l'un de ses livres, que je ne puis préciser. - Paris, le 12 juin 1916 - Alexandrine Emile Zola...". Au dos est collée sa carte de visite ("Madame Emile Zola").

 


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